Un mystère du mausolée Demidoff enfin éclairci



Un mystère du mausolée Demidoff enfin éclairci
Le vrai rôle de Paul Quaglia

par Pierre Besson de l’AHAV



Les habitués du Père-Lachaise connaissent bien l’immense mausolée Demidoff. Il domine la partie ouest du cimetière depuis le chemin du Dragon et l’admirateur de Jim Morrison, égaré autour du Rond-Point Casimir-Perier, peut l’apercevoir, en hiver, entre les rideaux d’arbres.  Sa « bénéficiaire », Elisabeth Alexandrovna, baronne Strogonoff, née en 1779, décédée à Paris en 1818, était devenue comtesse Demidoff par son mariage. Elle s’est rapidement séparée de ce Nicolas Demidoff, diplomate et héritier d’une ancienne et richissime famille russe d’industriels et propriétaires miniers. Une maison de la famille Demidoff est visible en plein centre de Moscou, non loin du Musée Tretiakov.

Mythes et légendes

On lui attribue en premier lieu une légende analogue à celle de la tombe Dias Santos (contiguë au « phare » de Beaujour – 48e div.) : la comtesse aurait déclaré dans son testament que toute personne qui accepterait de demeurer un an dans le mausolée deviendrait héritière de la famille – ou du moins recevrait une somme d’argent considérable ! Cela a parait-il valu nombre de demandes au conservateur du cimetière qui s’en était fait l’écho auprès du journal « Le Temps » en 1896. Comme ça ne suffisait pas pour émoustiller le chaland, on a prétendu que tous ceux qui s’étaient essayés à cette gageure étaient devenus fous au bout d’une semaine.

Par ailleurs, la comtesse, inhumée dans un cercueil de cristal de roche (pourquoi pas !), serait bel et bien un vampire qui aurait même inspiré Bram Stoker pour son personnage de Dracula (ben voyons !).

Un dernier mythe (bien plus crédible que les précédents…) prétend que la porte du tombeau ouvre sur un accès direct aux enfers.

Photographie du mausolée Demidoff au Père-Lachaise - PG

À qui attribuer ce monument ?

Il a été sculpté dans du marbre à Carrare. Les ornements en seraient signés par Paul Quaglia d’après Paul Bauer dans « Deux siècles d’histoire au Père-Lachaise »[1]. On retrouve cette indication chez Bertrand Beyern dans son « Guide des tombes d’hommes célèbres »[2]. Elle figurait autrefois sur les sites web des Amis et Passionnés du Père-Lachaise (APPL) ou de la Mairie de Paris, mais en a disparu dans les dernières versions. Elle a néanmoins été reprise par Nathalie Rheims dans son « Jardin des ombres », paru en 2014[3].

D’où peut bien venir cette information ? Et d’abord qui est ce Quaglia ? En fait, Paul Quaglia (1780-1853), se prénommait Ferdinando Paolo, ce qui trahit ses origines italiennes. Il était peintre, graveur et fut un temps le peintre officiel de l’impératrice Joséphine. Pas vraiment de trace de son activité de sculpteur. Il s’est fait remarquer par plusieurs ouvrages de dessin dont, particulièrement : « Le Père-Lachaise ou Recueil de dessins aux traits et dans leurs justes proportions des principaux monuments de ce cimetière », paru en1833.

Dans son « Guide du flâneur »[4], France Raimbault nous livre une nouvelle piste : « Construit sur les dessins de Jaunet, architecte, gravé par L. Normand et Collette ». Houlà.

Cherchons dans les vieilleries. Un dénommé Jolimont, ingénieur au cadastre, auteur en 1821 d’un ouvrage sur « Les Mausolées français », évoque un architecte dénommé Jannez (pour Jaunet ?) et un maître d’œuvre du nom de Chatillon.

Un graveur sachant graver

Autre publication intéressante : « Les principaux monuments funéraires de Père-Lachaise, de Montmartre, du Mont-Parnasse… » de Joseph Marty (1839)[5]. Il y est indiqué que :

Ce beau travail, […] est tout entier du plus beau marbre de Carrare, et fait honneur aux talens de M. Jaunet, qui en a donné le plan, de M. Châtillon, qui en a dirigé la construction, et de M. Schwind, qui a exécuté les travaux.

Pas de Quaglia en vue…

Certes, on sait en effet que Schwind fut longtemps le marbrier attitré du cimetière et avait ses ateliers… dans son enceinte même, dans l’ancienne orangerie des jésuites ![6]

Autre somme sur notre cimetière favori : « La sculpture dans les cimetières de Paris », 1897[7], signé d’Henry Jouin. Au chapitre « Sculptures anonymes – Divers », voici ce qu’on y lit :

Demidoff (Comtesse Marie). — Riche monument en marbre décoré de nombreux motifs de sculptures. Ce monument, exécuté à Carrare, a été construit sur les dessins de Jaunet, architecte, et placé par Châtillon, aussi architecte. Gravé par L. Normand, par Collette, d’après un dessin de Quaglia, et par Bordet […]

Bon, on progresse… Jaunet et Châtillon, on a les architectes à coup sûr. Pour les décorations (loups, marteaux, zibelines…), ils s’y seraient mis à trois pour graver ce tombeau, mais Quaglia ne serait intervenu que pour les dessins. Et pourquoi ça ?

Si l’on parcourt le bouquin, que peut-on y trouver ? Brongniart, La Fontaine, Molière : tous gravés par Collette d’après Quaglia. Hum, bizarre… Ce Collette et ce Quaglia étaient bien prolixes ! Même Héloïse et Abélard ou Vivant-Denon par Cartellier : gravés par Collette d’après Quaglia. Allons bon ! De plus en plus bizarre : habituellement une statue n’est pas « gravée ». Encore plus surprenant : dans le même chapitre des anonymes, Jouin indique au paragraphe « Statues », que « le Chagrin », ornant la tombe du négociant Pierre Gareau (juste en-dessous de Pierre Desproges – 10e div.), a aussi été gravé par Collette d’après Quaglia. Notons que donner le nom du graveur parait contradictoire avec le fait que la statue soit classée anonyme (NB : c’était en 1897. Elle est aujourd’hui attribuée à François Milhomme[8]).

Aujourd’hui, on dirait une erreur de copier-coller, mais en 1897, voyons ! Alors ?

Poursuivons nos recherches. Voilà ce qu’on peut découvrir, accessible sur Gallica, dans le « Journal des artistes et des amateurs », daté du 4 août 1833 :

Sous le titre du Père Lachaise, M. Quaglia, ancien peintre attaché à l’impératrice Joséphine, vient de publier un recueil de dessins lithographies au trait, et dans leurs justes proportions, des principaux monumens de ce cimetière. Cet ouvrage, exécuté en même temps que M. Normand fils gravait le sien, et sans nulle communication, est un hommage […] et à la gloire de nos arts. L’auteur, dans la vue d’être utile aux architectes, […], s’est borné à une fidèle élévation géométrale avec une échelle de proportion […]

Photographie du mausolée Demidoff au Père-Lachaise - PG

Revoilà Normand… et la lumière fut ! Il faut en effet entendre ici « graver » par « le reproduire sur papier » … c’est-à-dire en éditer… une gravure, dont Alexandre Collette (1814-1876), était lui-même un spécialiste.

Voilà comment, après que M. Jouin eut indiqué dans son langage de la fin du 19è siècle que le tombeau Demidoff avait fait l’objet d’une gravure par Collette à partir des dessins de Quaglia, on a pu écrire, par un raccourci saisissant, que ce monument avait été décoré par Quaglia… qui n’en demandait pas tant, lui qui s’était borné à les reproduire « aux traits et dans leurs justes proportions » ! On a confondu « graver des dessins du monument », pour les imprimer, et « graver le monument » lui-même ! Et bien sûr, tout ce qui existe comme rédacteurs d’ouvrages sur le Père-Lachaise s’est recopié consciencieusement pendant des décennies !

Extrait du plan du Père Lachaise de 1824 avec position de la tombe Demidoff à cette date

Extrait du plan de 1824 avec position de la tombe à cette date

Épilogue

Ce monument fut longtemps l’un des plus imposants du cimetière. Il a été élevé, à l’origine, au milieu du « Carré des Maréchaux » où le situe le plan de Giraldon-Bovinet en 1824. En 1852, celui du guide d’un certain A. Henry le place au même endroit, alors que l’auteur mentionne son nouvel (et actuel) emplacement « près de Geoffroy-Saint-Hilaire » dans le corps du texte. C’est au cours de cette année-là qu’il semble avoir été déplacé pierre par pierre, lors des travaux de consolidation de la « Falaise de Charonne », sous la direction de l’architecte Léon Danjoy[9]. Loups, marteaux et zibelines auraient été rajoutés à cette occasion. Effet d’aubaine pour la famille, soucieuse de bénéficier d’un emplacement particulièrement en vue ? Ou déplacement prudent d’une aristocrate russe qui faisait sûrement un peu « tache » au milieu des Maréchaux d’Empire ? Un peu des deux peut-être…

Graver ou croquer ?

Ce double-sens de graver un dessin ou graver un monument (plus généralement une surface en pierre ou en métal) nous amène à une autre confusion possible, celle du mot croquer.
Croquer, qui signifie « manger un aliment qui craque », peut signifier également « esquisser rapidement au moyen d’un crayon. ». Autrement dit faire un croquis, mot dérivé (« qui vaut mieux qu’un long discours ! »).
En revanche, quand l’Académie Française nous explique que l’expression « une belle fille à croquer » est liée au premier sens (la manger !!!) et non pas au second, lié aux beaux-arts (en faire un beau dessin rapide) … Quoi ? On en reste coi !
Pour en revenir au terme graver, surtout dans le domaine funéraire, il ne manquera pas de troubler l’anglophone pour qui « grave » est justement… une tombe.
Étonnant non ?
Grave, comme dirait ma fille.

[1] Mémoires et Documents, 2006

[2] Le Cherche-Midi, 2008

[3] Michel Lafon, 2014

[4] Alan Sutton, 2006.

[5] Amédée Bédelet, libraire, 1839

[6] Voir https://perelachaisehistoire.fr/lorangerie-ca-1700-1881/ sur l’excellent (et trop mal connu) site web de Marie Beleyme.

[7] Réédité par BNF/Hachette-Livres (imprimable à la demande).

[8] Prix de Rome en 1801

[9] Danjoy fut, entre autres, concurrent malheureux de Viollet-le-Duc et Lassus pour la restauration de Notre-Dame-de-Paris (1844)

Mai 2025

Ces articles devraient aussi vous intéresser

Le 20e, arrondissement de l’aéronautique !

La CNT de Barcelone à la rue des Vignoles

Saint-Jean-Bosco va ressusciter !

Un mystère du mausolée Demidoff enfin éclairci

Les Kabyles du XXème

L’invention sociale ou la croisade d’Ambroise Croizat

La Porte de Montreuil : un passé pour quel futur ?

L’histoire du télégraphe optique des hauts de Belleville.

L’église Notre Dame de la Croix de Ménilmontant, histoire et architecture.

Histoire des vignes du plateau de Ménilmontant

Un vrai Bellevillois, Henri Krasucki

La lente intégration de l’Est parisien à Paris après l’« annexion » de 1860

Femmes dans la Commune … un engagement fort

1955, la rue du Groupe-Manouchian

Histoire des lignes de métro 3 et 3bis

Le premier maire du 20e arrondissement : Léon Morel-Fatio

Trois cents ans d’histoire du pavillon Carré de Baudoin

La ferme urbaine de Charonne

Eugène Belgrand et l’Est parisien

L’histoire du crématorium-columbarium du Père-Lachaise

Souvenir du 20e industriel, l’ensemble Continsouza

Les châteaux du 20e arrondissement

Chapeaux, casquettes et chapeliers dans l’Est parisien

La Commune de 1871. Une relecture : entretien avec les auteurs du livre

Plongez dans le Belleville du début du siècle

Le 10 août 1903 : la catastrophe du métro Couronnes

Les transports ferroviaires dans le 20ème

Le territoire de Charonne des origines à 1800

La Petite Ceinture dans le 20ème arrondissement

La Semaine sanglante dans le 20ème

Les origines du logement ouvrier dans le 20ème

Le quartier de la Réunion des origines à aujourd’hui

1918 et après ? Commémorer les morts dans le 20ème arrondissement

Le pasteur Sully Lombard

Louis-Michel Lepeletier de Saint-Fargeau

La rue des Pyrénées