Les origines du logement ouvrier dans le 20ème
par Philippe Dubuc de l’AHAV

Aujourd’hui
Les logements sociaux font aujourd’hui partie du paysage urbain de notre arrondissement. Plus de 10 millions de personnes habitent les 4,8 millions de logement sociaux en France et 2,1 millions de personnes sont en attente d’un logement.
Paris comptait 237 858 logements sociaux au 1er janvier 2017, ce qui représente 20,5 % des résidences principales, et le 20e arrondissement avait 33 218 logements sociaux soit 34,4% du parc de logements. Tout cela a commencé au début du 20e siècle, très petitement, principalement grâce à l’action de quelques philanthropes.
Un peu d’histoire
Le logement ouvrier a fait l’objet, au début du 19e siècle, de plusieurs projets comme le Familistère de l’industriel Godin ou les corons du nord de la France, mais il faudra attendre la révolution industrielle, laquelle a entraîné un afflux de population à Paris, alors capitale industrielle de la France, pour se préoccuper du logement des travailleurs.
Des centaines de fabriques et d’ateliers s’étaient installés dans Paris à partir de 1830, et, après les grands travaux d’Haussmann, concentrés dans l’Est parisien et en particulier dans notre arrondissement. Les ouvriers habitaient le plus près possible de leur lieu de travail, et l’Est parisien devint très vite miséreux et surpeuplé. Une famille de cinq personnes vivait dans une ou deux pièces, et la surface moyenne des logements étaient comprise entre 20 et 30 m2. La plupart des logements ne possédaient pas de cabinet d’aisance. Les conditions de vie et d’habitat des ouvriers étaient misérables, les épidémies et l’alcoolisme faisaient rage.
Contrairement à ceux qui pensaient que la question du logement n’avait pas de solution, certains riches de l’époque pensaient qu’il était indispensable d’améliorer le logement ouvrier. Deux raisons principales les poussaient à entreprendre quelque chose : un sincère désir philanthropique et l’influence du catholicisme social, ainsi que la peur que la classe ouvrière, influencée par les idées révolutionnaires socialistes, ne se révolte. Ils veulent aussi renforcer la famille, car les mauvaises conditions de vie et les épidémies dues à une mauvaise hygiène ont entraîné une baisse de la natalité.
À Paris, au début du 20e siècle, différentes fondations privées vont entreprendre la création de logements, telle la fondation Rothschild, laquelle a en particulier réalisé un projet de 102 logements rue de Belleville, en 1908, et la fondation « Groupe des Maisons Ouvrières » financée par la philanthrope Amicie Lebaudy. Nous nous intéresserons particulièrement à Madame Lebaudy, car elle a fait construire des centaines de logement dans le 20e arrondissement en particulier au 3 rue d’Annam (217 logements), rue Boyer (192 logements) et square Amicie Lebaudy (178 logements).
Madame Amicie Lebaudy
Amicie Lebaudy née à Lyon en 1847, fut mariée à seize ans à un riche raffineur et spéculateur, Jules Lebaudy, de dix-neuf ans son aîné. Sa vie fut, à ses débuts, celle d’une grande bourgeoise recevant dans son hôtel particulier, avenue Velasquez. En 1882, Jules Lebaudy accrut considérablement sa fortune en provoquant le krach de l’Union Générale.
Amicie ne pardonna jamais à son mari la spéculation malhonnête qui avait ruiné des milliers de petits actionnaires. Elle quitta ce mari qu’elle n’aimait pas, sans divorcer, car elle était trop pieuse pour cela. Elle abandonna sa vie de mondaine, rejeta une vie qu’elle considérait comme corrompue et loua un petit appartement où elle vécut très modestement avec une seule domestique.
Jules Lebaudy mourut en 1892, et elle hérita d’une immense fortune. Amicie Lebaudy, voulant réparer les fautes de son mari, décida d’utiliser sa fortune à diverses œuvres philanthropiques et à construire des « maisons d’habitation salubres et a bon marché en vue de leur location à des personnes n’étant propriétaires d’aucune maison, notamment à des ouvriers ou employés vivant de leur salaire à Paris ou en banlieue parisienne ».
Ainsi naquit, en 1899, la société civile Groupe des Maisons Ouvrières (GMO) à laquelle Amicie Lebaudy décida de ne pas donner son nom. La GMO fut présidée par Eugène Hatton assisté de l’architecte Auguste Labussière.

Les idées de l’époque
La construction de logements sociaux avait pour objectif de diminuer l’extrême pauvreté des ouvriers mais aussi de conserver l’ordre social.
Amicie Labaudy écrivit :
Mon intention, en construisant des habitations, n’a pas été seulement de procurer des logements hygiéniques aux travailleurs parisiens, mais de les habituer à l’ordre, à la propreté, à la discipline, au respect d’eux-mêmes, en un mot, de les moraliser : c’est là, par l’élimination des éléments mauvais, mon véritable but.
Elle exigeait, que les loyers soient versés régulièrement, car elle estimait:
qu’il est du devoir de tout locataire de s’associer à l’œuvre commune en payant régulièrement ses quittances.
Elle voulait éduquer ses locataires. Les gardiens avaient un grand rôle, ils surveillaient les importantes parties communes et vérifiaient que les locataires soient habitués à l’ordre et à l’hygiène. Le nombre de bains, le poids de linge lavé, la fréquentation des salles de lecture et des fumoirs étaient contrôlés. Il s’agissait de loger les travailleurs pauvres mais aussi de les socialiser.
La conception des logements
Eugène Hatton et Auguste Labussière vont faire preuve de recherche architecturale. Ils n’utilisaient pas tout l’espace disponible de manière à avoir de vastes cours, et des locaux communs. Les logements comprenaient une pièce commune assez grande qui servait de cuisine et de salle à manger. Une grande chambre était prévue pour les parents et une autre pour les enfants. A cela s’ajoutaient un WC et un rangement. On faisait sa toilette dans la cuisine. Une seule pièce était chauffée. Au rez-de-chaussée, dans un bâtiment annexe, se trouvaient les douches communes, le lavoir et, parfois, une bibliothèque et un fumoir. Bien entendu, ce confort nous paraît aujourd’hui totalement insuffisant, mais c’était un progrès énorme par rapport aux conditions de vie des ouvriers d’antan.
Une dame, locataire depuis 50 ans dans l’immeuble de la rue d’Annam, me racontait qu’elle habitait au 8ème étage sans ascenseur et montait à pied ses 8 étages quand elle rentrait chez elle après ses courses, en portant son sac à provisions et son bébé. Mais elle était très heureuse d’avoir un logement, avec un loyer qui était très inférieur aux loyers de l’époque pour un confort supérieur. Il faudra attendre 1972 pour que cet immeuble soit rénové et que l’on crée des salles de bains et un ascenseur en façade, lequel d’ailleurs ne monte pas jusqu’au 8ème étage.
Une grande importance était apportée à la qualité architecturale des bâtiments, car « ce n’est pas parce qu’ils sont pauvres qu’ils doivent habiter dans des bâtiments laids ». Les matériaux étaient de qualité, et ces immeubles, construits depuis plus d’un siècle, ont bien vieilli et sont plus esthétiques que les immeubles HLM en béton gris qu’on a construit par milliers depuis.

Les premières lois
En 1894, la loi Siegfried autorisa la Caisse des dépôts et consignations à consentir des prêts à des organismes privés, créés en vue de construire des habitations à bon marché. Cette loi permettant la création des Sociétés d’Habitations à Bon Marché (H B M.) va servir de base aux multiples lois qui suivront.
Il est intéressant de constater qu’Amicie Lebaudy, qui fut ultraconservatrice, monarchiste, antidreyfusarde et farouchement antisémite, et Edmond de Rothschild, qui aida considérablement la cause sioniste, furent les deux personnes qui ont le plus contribué à l’essor du logement social, bien avant la Ville de Paris, car les premiers logements sociaux construits par la Ville datent de 1919.
Novembre 2019
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