Chapeaux, casquettes et chapeliers dans l’Est parisien
par Daniel Blouin
Parmi les nombreuses activités qui vont se développer dans l’est parisien dans la seconde moitié du XIXe siècle, la fabrication de chapeaux et de casquettes n’est certainement pas la plus connue. Qui sait par exemple que la première fabrique mécanisée de chapeaux fut installée à Charonne en 1867 ? Que ce même quartier était à la fin du XIXe siècle le principal centre de préparation des peaux et de coupe des poils servant à fabriquer les feutres de ces mêmes chapeaux ? Ou encore que le quartier Sainte-Marguerite abritait de petits ateliers spécialisés dans la fabrication des casquettes ?
Toute cette histoire, à une époque bien révolue où la quasi-totalité des hommes portait un couvre-chef, mérite d’être rappelée, tout comme le travail et les luttes des travailleurs de la chapellerie qui ont vécu dans ces quartiers populaires.
La première usine de chapeaux s’installe dans l’est parisien
La fabrication de chapeaux et de casquettes est, jusqu’aux années 1850, une affaire de petits ateliers, avec des rythmes et des méthodes traditionnelles, basées sur le travail manuel et le savoir-faire des compagnons chapeliers. Ces ateliers sont concentrés dans le centre de Paris, au nord de l’Hôtel-de-Ville.
Mais l’est parisien va, à partir des années 1860, être investi par une activité en quête d’espace pour adopter de nouvelles techniques de fabrication. En 1867, un patron chapelier très inventif, Jean-Baptiste Laville, construit à Charonne, rue Vitruve, une usine équipée des machines qu’il vient de mettre au point pour fabriquer en grande série les chapeaux. C’est une révolution technique qui permet de produire en grande série et de diviser les prix au moins par trois.
C’est alors qu’apparaissent les chapeaux melons pour remplacer l’encombrant haut-de-forme sur la tête des hommes actifs des classes moyennes : ils se vendent dans les nouveaux magasins à prix fixe de l’est parisien comme la Halle aux chapeaux, en bas de la rue de Belleville qui n’hésite pas à recourir aux plus grands affichistes du temps pour faire ses promotions.

Usine de chapeaux Laville au 62, rue de Vitruve
Le royaume de la couperie de poils pour faire le feutre
Parallèlement l’est parisien accueille les nouveaux ateliers mécanisés où l’on prépare des peaux de lièvre, et surtout de lapins, moins coûteuses, et où l’on coupe ensuite les poils qui permettent de fabriquer le feutre. Ils y trouvent de l’espace, mais aussi une plus grande tolérance pour une activité extrêmement polluante, à cause des produits chimiques utilisés.
Il y a aussi, du moins dans les premiers temps une source d’approvisionnement pratique, les centaines de clapiers que les gens du quartier ont dans leur jardinet ou leur arrière-cour, leur procurant un complément de revenu ! Charonne à la fin du siècle concentre près de 90% de l’activité parisienne dans ce secteur. Une des maisons, celle de Pellissier, Jonas et Rivet, installée rue de Bagnolet, montera même une succursale à New-York !
Les petits ateliers de fabrication de casquettes
Durant la seconde partie du XIXe siècle, la casquette, surtout la casquette souple bon marché en drap, qui se répand alors, commode à porter, facile à ranger et bon marché, et que l’on peut acheter dans les marchés ou sur le carreau du Temple, devient le couvre-chef masculin populaire par excellence ; elle est même adoptée, avec des formes souvent extrêmes, par les marlous et autres apaches.
Sa fabrication devient une activité importante, du fait de la diffusion des machines à coudre. Elle est plutôt concentrée dans le Pletzl, le quartier juif du IVe arrondissement, mais tend à déborder sur le sud du XIe, dans le quartier Sainte-Marguerite, dans une poussière de petites fabriques, de petits façonniers et de même de travailleurs en chambre sous-traitants. Tous travaillent pour des entrepreneurs donneurs d’ordre, qui se chargent de la commercialisation ou qui servent d’intermédiaire avec les grands magasins.
Une terre de chapeliers, qui s’organisent pour défendre leurs droits
L’est parisien héberge le quart des salariés de la chapellerie de la métropole en 1891. C’est donc là que va s’enraciner l’organisation ouvrière, la Société générale des ouvriers chapeliers, connue familièrement comme la Générale. Au départ, il s’agissait de prendre en charge l’aide aux ouvriers blessés ou malades, dans ce métier meurtrier à cause du mercure employé pour préparer les peaux, ou trop âgés, ainsi que les secours en cas de chômage, fréquent dans la profession ; mais il s’agit vite d’organiser les grèves qui vont se multiplier.

A côté de ce monde du travail qualifié précocement organisé, l’est parisien compte un nombre croissant de travailleurs des ateliers de casquettes, la plupart du temps étrangers comme les immigrés juifs : ces étrangers représentent par exemple le quart des salariés de la chapellerie à Charonne à la fin du siècle. Payés à la tâche, devant apporter leurs propres machines à coudre achetées à crédit pour travailler dans les ateliers, ils sont durement exploités. Mal vus dans un premier temps par les autres ouvriers, ils vont malgré tout s’organiser progressivement dans un cadre communautaire : un syndicat de la casquette est créé en 1896 et qui s’affilie à la Générale en 1902, obtenant ainsi la reconnaissance de la casquette comme un « vrai » métier chapelier.
Des luttes sociales multiples
La Générale va d’abord mener la lutte contre les conséquences de la mécanisation : dans l’usine de la rue Vitruve, par exemple, si innovante techniquement, les ouvriers qualifiés sont remplacés par des femmes deux fois moins payées et par des jeunes apprentis quatre fois moins. Une grande grève éclate en 1880 pour aligner les tarifs du travail sur ceux des ateliers traditionnels du centre-ville, réserver l’embauche aux syndiqués et limiter le nombre de femmes et d’apprentis. Dans la casquette, la première grève éclate en 1886 dans un atelier du Pletzl ; elles s’étendent ensuite aux ateliers de l’est parisien, soutenues désormais par la puissance de la Générale.
Un des acteurs majeurs de ces mouvements est un enfant de Charonne, Victor Dejeante dont une rue du xxe rappelle aujourd’hui la mémoire. Ouvrier chapelier, Il est un des principaux dirigeants de la Générale dans les années 1880. Symbolisant la jonction entre les luttes sociales et les luttes politiques, il est élu député socialiste de Belleville en 1893 et sera constamment réélu jusqu’en 1919.

Victor Dejeante
Mais encore beaucoup d’exploitation
Mais il y a aussi de nombreux travailleurs et surtout travailleuses en chambre, nombreux dans l’est parisien, encore plus mal traités, qui constituent un volant de main d’œuvre qui permet aux donneurs d’ordre d’amortir les à-coups de la production et les fluctuations de la mode.
Les femmes ouvrières, notamment, dont le salaire est souvent indispensable pour boucler les fins de mois du ménage, et qui, du coup, n’ont pas réellement la possibilité de discuter les conditions de travail, sont perçues dans le monde du travail comme des concurrentes, alors qu’elles sont de plus en plus nombreuses dans le métier : 65% des salariés à Saint-Fargeau, plus de 70% à Sainte-Marguerite où domine la casquette. Cet univers de personnes isolées ne peut que difficilement s’unir et entrer dans le cadre syndical.
Une histoire qui va s’effacer au XXe siècle
A partir du début du XXe siècle, cette histoire chapelière de l’est parisien va progressivement s’effacer, d’abord avec le développement de grandes usines mécanisées en province, qui travaillent à meilleur marché, ensuite avec la lente disparition du couvre-chef masculin, presque totale dans les années 60.
La « rénovation » urbaine va ensuite se charger de faire disparaître, à quelques exceptions près comme le porche de la fabrique Rivet, 49 rue de Bagnolet, toutes les traces d’un passé que ces quelques lignes veulent juste rappeler.

Porche du 49, rue de Bagnolet
Avril 2022
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