Louis-Michel Lepeletier de Saint-Fargeau
par Philippe Dubuc de l’AHAV
Dans le prolongement de la rue de Ménilmontant, se trouve une rue, une place et une station de métro nommée « St-Fargeau » ; ce qui est beaucoup d’honneur pour un seul personnage. En outre, tout le quartier se nomme le « quartier St-Fargeau ». St-Fargeau est aussi le nom de deux châteaux, l’un est situé dans le département de l’Yonne et l’autre, qu’on appelle aussi le château de Ménilmontant, dans les hauts de Belleville.
Ce dernier fut construit, au-dessus du hameau de Ménilmontant à Belleville, au XVIIIe siècle, par Michel Le Peletier de Souzy. Il était situé entre le Carré de Baudouin, à l’ouest, et le château des Bruyères, à l’est. Le cimetière de Belleville, créé en 1808, est tout ce qui reste de l’ancien parc du château, lequel fut démoli ainsi que tous les magnifiques châteaux du 20e arrondissement.

Portrait de Louis-Michel Lepeletier de Saint-Fargeau par Jean-François Garneray
Qui était Saint-Fargeau ?
Louis-Michel Lepeletier de Saint-Fargeau, né en 1760 et mort assassiné en 1793, est issu d’une illustre famille de parlementaires. Il est arrière-petit-fils de Michel Robert Le Peletier des Forts, comte de Saint-Fargeau, fils de Michel-Étienne Le Peletier de Saint-Fargeau (1736-1778). Il compte parmi ses descendants l’académicien Jean d’Ormesson.
Juriste, il fut « conseiller » au Parlement de Paris et avocat à la prison du Châtelet. En 1785, il devient avocat général et fut élu Président à mortier du Parlement de Paris. Le Président à mortier était l’une des plus hautes charges judiciaires de l’époque. Louis-Michel Lepeletier de Saint-Fargeau était un libéral, un franc-maçon, membre de la loge Phoenix.
Le 16 mai 1789, il est élu député de la noblesse de Paris aux États généraux de 1789. Il a hésité sur le parti à suivre, mais finalement, il renie en juillet 1789 ses origines nobles et, comme souvent les nouveaux convertis, devient un avocat ardent de la cause du peuple.
Il est élu en 1791 membre et président de l’administration départementale de l’Yonne, puis, le 6 septembre 1792, député de ce département. Il rejoint alors, à la convention nationale, le groupe des Montagnards.
Un révolutionnaire réformateur
Le 19 juin 1790, l’Assemblée constituante décide la suppression des titres de noblesse, il fait alors voter qu’aucun citoyen ne pourra porter d’autre nom que celui de sa famille réduit à sa plus simple portion. Dès le lendemain, Louis Michel Lepeletier, marquis de Saint-Fargeau, ne signe plus désormais que par Michel Lepeletier.
Le 21 juin 1790, il devient président de l’Assemblée constituante. Les réformes qu’il a initiées en très peu de temps sont considérables. La plupart seront abandonnées et mettront plus d’un siècle avant de devenir une réalité.
Le code pénal
De par sa formation Michel Lepeletier – nous l’appellerons ainsi dorénavant – est un juriste de talent. Il est nommé rapporteur du comité de jurisprudence criminelle et le 30 mai 1791, il présente un projet de code pénal, très en avance sur son temps.
Il faudra par exemple attendre deux siècles pour voir adopter une mesure importante qu’il défendait, l’abolition de la peine de mort et son remplacement par l’emprisonnement.
L’interdiction de la torture est adoptée le 6 octobre 1791 par l’Assemblée constituante, mais la proposition d’abolition de la peine de mort est refusée.
Le code pénal prévoit :
Art. 2 : La peine de mort consistera dans la simple privation de la vie, sans qu’il ne puisse jamais n’être exercé aucune torture envers les condamnés.
Art. 3 : Tout condamné aura la tête tranchée.
Il propose que le nouveau code pénal ne punisse que les « vrais crimes », et non pas les « délits factices, créés par la superstition, la féodalité, la fiscalité et le despotisme ».
Le Code pénal de 1791 rompt avec l’Ancien Régime. Lepeletier dit vouloir faire « disparaitre cette foule de crimes imaginaires qui grossissaient les anciens recueils de nos lois ». « Vous n’y trouverez plus ces grands crimes d’hérésie, de lèse-majesté divine, de sortilège, de magie […] pour lesquels, au nom du ciel, tant de sang a souillé la terre… » Il propose l’abolition du blasphème de manière à séparer le droit de la religion. L’absence de la mention de la sodomie fonde aussi la dépénalisation de l’homosexualité en France.
Un nouveau Code pénal sera promulgué le 12 février 1810 par Napoléon Bonaparte et remplacera le code de 1791. Ce nouveau code marque un retour en arrière et, par exemple, réintroduit notamment la prison à perpétuité et la marque au fer rouge, qui avaient été abolies par le code pénal de 1791.
Le réformateur de l’éducation
Le 30 octobre, il prononce un discours sur la liberté de la presse.
Il résume ses idées sur l’éducation de l’enfance dans un mémoire. Il considère que l’État doit être en charge de l’éducation des enfants et non pas les parents ou l’église, et que les enfants des familles riches et des familles pauvres reçoivent la même éducation, de manière à avoir une école qui soit la même pour tous, chaque élève devant avoir à la fin de sa scolarité les mêmes connaissances. Son plan pour l’instruction primaire prévoyait notamment l’éducation aux frais de la République. Il écrit :
Depuis l’âge de cinq ans jusqu’à douze pour les garçons, et jusqu’à onze pour les filles, tous les enfants sans distinction et sans exception seront élevés en commun, aux dépens de la République ; et que tous, sous la sainte loi de l’égalité, recevront mêmes vêtements, même nourriture, même instruction, mêmes soins.
Il préconisait aussi la prise en charge par la République des frais de scolarisation et d’entretien de certains enfants pauvres, désireux de poursuivre leurs études. Il faudra attendre des décennies pour que les bourses, destinées à rendre les degrés supérieurs de l’instruction accessibles à tous, soient instituées.
Le plan d’éducation élaboré par Michel Lepeletier fut présenté après sa mort par Robespierre, le 13 juillet 1793, et fut voté le 13 août 1793 par les députés de la Convention. Il ne sera jamais appliqué, mais Jules Ferry, un siècle plus tard, reprendra ses idées.

L’assassinat de Saint-Fargeau – mannequins au château de Saint-Fargeau dans l’Yonne
Procès de Louis XVI et mort de Saint-Fargeau
Michel Lepeletier avait combattu la peine de mort, mais, après beaucoup d’hésitations, il la vota pour Louis XVI le 20 janvier 1793.
Après le vote à la Convention nationale qui condamna à mort Louis XVI, Michel Lepeletier se rendit chez le restaurateur Février au Palais-Royal pour dîner. Philippe Nicolas Marie de Pâris, royaliste et ancien garde du corps de Louis XVI, qui voulait assassiner Philippe Égalité, cousin du Roi, y était présent. Mais ce dernier ne venant pas, il se tourna vers Lepeletier et lui dit, selon des témoignages : « C’est toi, scélérat de Lepeletier, qui as voté la mort du roi ? », ce à quoi il aurait répondu : « J’ai voté selon ma conscience ; et que t’importe ? » Pâris lui enfonça alors son épée dans le côté en disant : « Tiens, voilà pour ta récompense », avant de s’enfuir. Blessé à mort, Lepeletier n’aurait pu dire que : « J’ai froid ! » Transporté au domicile de son frère, il y expira le 20 janvier 1793 vers onze heures du soir.

Les Derniers moments de Michel Lepeletier gravure de Tardieu d’après le tableau de David
La récupération politique
La récupération politique de sa mort va servir de répétition générale au culte des « héros révolutionnaires tombés pour l’exemple ».
Considéré comme le « premier martyre de la Révolution », son corps fut exposé dans une mise en scène grandiose place Vendôme, avant qu’on procède à ses obsèques, le 24 janvier 1793. Il fut inhumé au Panthéon de Paris. Sa fille, Louise-Suzanne, née le 1er mars 1782, fut la première fille adoptive de la Nation.
Le décret de la Convention fut rapporté le 8 février 1795 et maintenant Lepeletier de Saint-Fargeau repose dans la chapelle du château de Saint-Fargeau.

AHAV PARIS (ASSOCIATION D'HISTOIRE ET D'ARCHÉOLOGIE DU XXème ARRONDISSEMENT)