Le premier maire du 20e arrondissement : Léon Morel-Fatio

Le premier maire du 20e arrondissement : Léon Morel-Fatio

par Christiane Demeulenaere-Douyère,
vice-présidente de l’AHAV

Portrait de Léon Morel-Fatio par Emmanuel Barcet, d’après François-Gabriel Lépaulle – Musée national de la Marine, Paris

En 1860, Paris subit des transformations importantes. L’annexion des communes suburbaines accroît considérablement son territoire et sa population et le fait passer de 12 à 20 arrondissements. Le pouvoir central renouvelle alors les maires et adjoints, qui sont nommés et non pas élus. Par décret du 19 décembre 1859, Léon Morel-Fatio est nommé maire du 20e arrondissement, fonction qu’il conservera jusqu’en 1869 et à laquelle rien ne le prédestinait.

Fils de banquier

Léon Morel-Fatio naît à Rouen, le 17 janvier 1810. Il est le fils aîné de François Étienne Louis Morel, dit ensuite Morel-Fatio, né en 1765 en Suisse et venu à Paris, en 1804, pour apprendre le métier de banquier. En 1809, il s’installe à Rouen, grand port de commerce ouvert sur l’international.

Chez les Morel-Fatio, on naît destiné aux affaires, et c’est ce que feront ses frères puinés, Arnold et Alfred. Mais Léon a une autre vocation, celle de la mer, des voyages et de la peinture. Autodidacte brillant et déterminé, doué pour le dessin, il voyage en Italie et en Orient où il perfectionne ses dons.

En mai 1830, il accompagne l’escadre de l’expédition d’Alger ; le jeune apprenti n’a que 20 ans et assiste au débarquement de Sidi Ferruch et à la canonnade devant Alger qui tombe le 5 juillet 1830.

De retour à Paris, il entre dans l’atelier de Dévéria, peintre d’histoire prestigieux et chef de file du « renouveau romantique ». Il y parfait sa formation et expose plusieurs fois au Salon du Louvre. Puis, vers 1834-1835, il s’oriente définitivement vers la peinture de marine et reçoit sa première commande officielle pour le musée d’histoire de Versailles, une grande toile intitulée L’attaque d’Alger par la mer sous le commandement de l’amiral Duperré, exposée au Salon des artistes français de 1837.

En 1853, il obtient le titre prestigieux de « peintre de la Marine », qui existe encore, accordé à des artistes qui consacrent leurs talents à la mer, à la marine et aux gens de mer.

Sous l’Empire, Léon Morel-Fatio devient un peintre reconnu en France et à l’étranger. Napoléon III le remarque et l’emmène dans ses voyages.

Transbordement des cendres de Napoléon Ier de La Belle Poule sur le Normandie en rade de Cherbourg, 8 décembre 1840, par Léon Morel-Fatio – Musée national du château de Versailles

Le conservateur du musée de la Marine du Louvre

En janvier 1857, Léon Morel-Fatio devient conservateur des collections de marine des galeries du Louvre.

Le musée de la Marine a été créé, en 1829, à partir d’une collection de modèles de navires et de machines d’arsenaux offerte, en 1748, à Louis XV par Duhamel du Monceau. La création du Musée naval était avant tout une décision politique, pour combattre « l’ignorance funeste » des intérêts maritimes et populariser l’idée que la marine rendait des services positifs justifiant son budget. Ses collections comprennent des modèles de navires, des plans-reliefs des principaux ports du royaume, des machines et des tableaux représentant des batailles maritimes.

Sous l’administration de Léon Morel-Fatio, le musée accueille des accroissements importants. Il s’enrichit de tableaux et d’œuvres d’art, notamment la série des vues des ports de France, réalisée en 1754-1765 par Joseph Vernet, et crée une section d’ethnographie.

Le premier maire du 20e arrondissement de Paris (1860-1869)

On ignore quelles raisons ont conduit à la nomination de Morel-Fatio en 1860. Le pouvoir impérial a fixé son choix de préférence sur des notables locaux, dignes de considération et respectés de leurs concitoyens. La notoriété artistique de Léon Morel-Fatio, le fait que l’Empereur le connait et apprécie sa peinture, le prestige de ses fonctions au Louvre ont joué en sa faveur.

Le rôle des maires d’arrondissement est alors très modeste et leurs pouvoirs restreints. Mais, ces notables à l’influence locale sont des relais d’opinion importants et des soutiens locaux pour l’Empire et, à ce titre, celui-ci les cajole. Le 13 août 1866, Léon Morel-Fatio est élevé à la dignité d’officier de la Légion d’honneur.

Charonnais d’adoption

Léon Morel-Fatio a aussi des attaches familiales avec l’arrondissement et, plus précisément, avec l’ancienne commune de Charonne.

En effet, en 1843, Léon a épousé une jeune femme de Charonne, Louise Du Chastel, fille du général Louis Claude baron Du Chastel, officier de la Légion d’honneur et chevalier de Saint-Louis. La famille Du Chastel, qui se dit volontiers de la Martinière, est une famille de militaires très liée au Ier Empire. Louis Claude baron du Chastel (1772-1850) a fait toutes les guerres de la Révolution et de l’Empire. C’est un homme d’action qui sert dans les hussards et les dragons et ne craint pas l’engagement physique. Il reçoit la Légion d’honneur lors de la première remise de la distinction par l’Empereur lui-même aux militaires. En 1808, il est récompensé pour ses valeureux faits d’armes et fait baron d’Empire.

Après 1815, il est licencié de l’armée et mis en retraite. Mais, en 1830, il est rappelé au service comme colonel du 11e régiment de chasseurs à cheval. Il est finalement mis en retraite en 1834 ; il a alors 62 ans et est fait grand officier de la Légion d’honneur. Il meurt à Charonne, le 11 avril 1850.

La Mairie du 20e arrondissement de Paris, rue de Belleville, en 1862 Musée Carnavalet, Paris

La mère de Louise est directrice de la poste aux lettres de Charonne jusqu’à son décès en 1840, emploi dans lequel sa fille lui succède jusqu’en 1856, où elle obtient de l’échanger contre un débit de tabac et quitte Charonne.

Après son mariage, le couple s’installe à Charonne où l’on vit en famille, dans une grande simplicité. Le général Du Chastel, veuf depuis 1840, vit chez sa fille, rue de Bagnolet, dans des logements modestes, pris en location ; on ne leur connaît aucune propriété immobilière ni foncière à Charonne.

Léon Morel-Fatio ne semble pas très ravi d’habiter à Charonne. Dans une lettre au directeur des Musées, en 1854, il évoque l’« affreux quartier » où il demeure et où il a été mordu le matin même par un chien suspect. Ainsi, en 1856, quand la famille va s’installer dans le centre de Paris, rue de la Sourdière, à deux pas du Louvre, on perçoit son soulagement.

Léon Morel-Fatio disparaît en mars 1871 dans des circonstances tragiques et romanesques. Très bouleversé par l’entrée des Prussiens au Louvre, il est victime d’une « attaque d’apoplexie foudroyante » qui l’emporte. Il repose, avec son épouse, au cimetière de Montmartre ; son atelier est vendu en 1872.

Le successeur direct de Léon Morel-Fatio au fauteuil de maire de l’arrondissement est l’architecte Louis Héret (1821-1899). Il est très lié à l’histoire de notre arrondissement car c’est lui qui construit l’église Notre-Dame de la Croix de Ménilmontant. D’abord adjoint de Morel-Fatio de 1860 à 1869, il lui succède tout naturellement à sa démission, en 1869, mais, du fait de la chute de l’Empire, très brièvement.

Pour en savoir plus :

Christiane Demeulenaere-Douyère, « À l’aube de la vie municipale dans le 20e arrondissement : Léon Morel-Fatio, peintre de marine et premier maire, et ses premiers successeurs (1860-1892) », Bulletin de l’Association d’histoire et d’archéologie du 20e arrondissement de Paris, n° 74, 3e trim. 2020

Juin 2021