Un vrai Bellevillois, Henri Krasucki
par Philippe Dubuc de l’AHAV
Une famille militante et résistante
Le père d’Henri Krasucki, Isaac Krasucki, était un militant syndical et politique dans la Pologne antisémite et anticommuniste du maréchal Pilsudski et dut s’expatrier à Paris en 1924. Les ateliers et les usines étaient à cette époque nombreuses dans le 20e qui était un lieu d’accueil des juifs ashkénazes parlant yiddish et fuyant les pogroms de Pologne et de Russie ; c’est donc là que se réfugia Isaac Krasucki.
La mère d’Henri Krasucki, Léa, était, comme son père, une militante communiste, elle le rejoignit à Paris en 1926. Le parti communiste était alors très implanté à Belleville. Jacques Duclos en sera député et, en 1936, les deux circonscriptions sont remportées par des communistes qui publient un journal militant « L’Éveil du 20e ». Le couple travaille dans la « maille », ils fondent un petit atelier de textile à Belleville tout en continuant à militer au parti communiste, ainsi que dans des organisations juives révolutionnaires. Pendant l’occupation allemande, il continue son activité de militant, devient responsable de la commission intersyndicale juive et organise des sabotages. Léa participe également à des activités de résistance.
Un vrai habitant de Belleville
Henri Krasucki, né le 2 septembre 1924 en Pologne, mort à Paris en 2003 est un enfant de Belleville. La rue des Couronnes, où il a longtemps habité avec ses parents au numéro 107, aboutit à une place du 20e qui porte son nom depuis 2004.
Henri Krasucki va à l’école élémentaire de la rue Levert puis entre au lycée Voltaire qui longe le boulevard de Ménilmontant. Les pionniers rouges étaient une organisation de jeunes de 10 à 14 ans, créé en France par le parti communiste à l’image de ce qui se faisait en URSS. Henri Krasucki en devient membre dans la section de Belleville située à la Maison du peuple de la Bellevilloise, rue Boyer et y rencontra celui qui allait devenir le colonel Fabien et qui était de cinq ans son aîné.
Il ne quitta jamais le quartier et y retournera vivre après la guerre
Élève brillant, ses parents auraient voulu qu’il continue ses études, mais, par conviction politique et pour ne pas être une charge financière pour ses parents, il fait un CAP d’ajusteur, se fait embaucher métallo et commence rapidement une action de syndicaliste.

Place Henri Krasucki à Paris 20e
La guerre 1939-1945
Les groupes de FTP-MOI (Francs-Tireurs et Partisans – Main d’œuvre Immigrée) sont créés par le parti communiste en région parisienne en 1941.
À la fin de l’année 1940, Henri Krasucki, âgé de 16 ans, intègre les Jeunesse communistes puis la section juive de la FTP-MOI dans le 20e. Il a d’abord des responsabilités dans son quartier, puis à l’échelon de son arrondissement, et enfin en 1942 au niveau de la région parisienne.
Au début de l’occupation allemande, le parti communiste alors clandestin, fait surtout des actions de propagande, car l’Union Soviétique n’est pas entrée en guerre. Il faudra attendre l’opération Barbarossa, qui déclenche l’entrée en guerre de l’Union Soviétique, pour qu’une une résistance armée s’organise. Les FTP-MOI compteront parmi les groupes de résistance les plus actifs et les plus déterminés, notamment parce qu’ils sont en majorité composés d’étrangers et de juifs.
Le premier coup de feu du colonel Fabien, le 21 août 1941, marque le début de la résistance armée des communistes français ; Henri Krasucki participera à beaucoup d’actions militaires et de propagande ainsi qu’au recrutement.
Le 20 janvier 1943, le père d’Henri Krasucki est arrêté pour sabotage et interné il sera déporté et gazé dès son arrivée à Birkenau, le 13 février.
Quelques mois plus tard, le 23 mars 1943, Henri Krasucki est à son tour arrêté avec sa compagne Paulette Sarcey, par des policiers français de la brigade spéciale des renseignements généraux, à la sortie de son domicile, 8 rue Stanislas-Meunier dans le 20e.
Il est décrit comme « 22 ans, 1,70m, mince, nez long, visage type sémite, cheveux châtain clair rejetés en arrière, retombant sur le côté. Pardessus bleu marine à martingale, pantalon noir, souliers jaunes, chaussettes grises. »
Comme sa mère et sa sœur, toutes deux arrêtées et déportées, il est torturé puis livré à la police allemande et déporté en Allemagne. Le 23 juin 1943 son convoi quitte Drancy, où sont internées sa mère et sa sœur et sa compagne Paulette Sarcey et il arrive à Birkenau, une annexe d’Auschwitz, deux jours et une nuit plus tard. Ce convoi comptait 1002 juifs transportés dans des wagons à bestiaux dont seuls 86 survécurent à la shoah.
Affecté à une mine, il travaille seize heures par jour, avec la faim, les coups, et la crainte de la maladie, qui signifie la mort. Henri Krasucki est l’un des rares survivants de cette terrible épreuve, il reviendra du camp en avril le 28 avril 1945, « juste à temps pour manifester le 1er mai », comme il le dira avec humour.
Il prend en charge Simon Rayman, le frère cadet de son ami Marcel Rayman, un juif polonais des FTP-MOI, fusillé le 21 février 1944 par les nazis et prend soin de lui comme d’un frère.
Une carrière syndicale et politique
Nommé lieutenant au titre des FTPF et naturalisé français en 1947, il travaille comme ouvrier métallurgiste et devient rapidement permanent à la CGT.
Sa carrière syndicale est rapide. En 1949, il est secrétaire de l’Union départementale de la CGT de la Seine, en 1956 il entre au comité central du PCF en tant que membre suppléant et, en 1961, au bureau confédéral de la CGT.
Il sera aussi, pendant dix ans, le directeur du journal du syndicat « Vie Ouvrière ». En 1964, il devient membre du bureau politique du PCF. En 1968, il négocie les accords de Grenelle. Au début du septennat de François Mitterrand, il est l’un des principaux interlocuteurs du gouvernement jusqu’au départ des ministres communistes. En 1982 il succède à Georges Séguy à la tête de la CGT, qu’il va diriger pendant dix ans et devient en 1986 le vice-président de la Fédération Syndicale Mondiale (FSM) alors contrôlée par les communistes. En 1992, il se retire de la direction de la CGT et il est remplacé par Louis Viannet, mais reste membre du bureau politique du parti communiste jusqu’en 1996.
Il meurt à l’âge de 78 ans le 28 janvier 2003 et il est enterré au cimetière du Père Lachaise (section 98) auprès de sa mère Léa, de sa sœur Liliane et de sa femme Jacqueline, près du carré des déportés. Le président Jacques Chirac rend hommage « au fils d’immigrés polonais dont la jeunesse a été très tôt marquée par le combat pour la liberté et pour la France, et qui a connu le drame de la déportation alors qu’il n’avait pas vingt ans ».

Personnalité
Henri Krasucki était un homme cultivé, intellectuellement brillant et grand amateur d’opéra. Il restera toujours solidaire des positions de l’Union Soviétique et sera silencieux lors des événements de Hongrie, de Pologne et lors du printemps de Prague et de sa répression par les troupes soviétiques. Cependant, il condamne en 1989 les répressions de la place Tienanmen en Chine.
Certains lui ont reproché d’être un juif polonais et un Français de fraiche date. Il réplique ironiquement en racontant l’histoire de son père. « Mes origines n’ont rien d’extraordinaire, il se trouve d’ailleurs qu’elles sont les mêmes que celles de Jean-Marie Lustiger cardinal archevêque de Paris (comme lui d’origine juive polonaise). Ses parents et les miens ont, à peu d’années d’intervalle, vécu la même histoire, bien qu’avec des idées différentes. Je ne peux m’empêcher d’observer que si, par hypothèse, les circonstances de la vie m’avaient fait archevêque, on évoquerait aujourd’hui mes origines avec tact, sans insinuation perfide. »
Signalons que lors de la guerre en Syrie, une « brigade Henri Krasucki » fut formée par des volontaires français cégétistes pour lutter, aux côtés des Kurdes, contre Daech.
Juin 2022
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