La Porte de Montreuil : un passé pour quel futur ?
par Frédérique Gaudin de l’AHAV
La porte de Montreuil, entrée stratégique de l’Est Parisien, est aujourd’hui un rond-point routier important laissant peu de place à une vie de quartier. Avec l’ambition du Grand Paris, une volonté de rétablir les liaisons entre Paris et les communes limitrophes, notamment Montreuil et Bagnolet, en 2016, une étude a été lancée par la Ville de Paris pour développer un projet d’aménagement sur l’ensemble des “Portes du 20e”, en cohérence avec les projets développés sur le territoire voisin d’Est Ensemble (à savoir Bagnolet, Bobigny, Bondy, Le Pré-Saint-Gervais, Les Lilas, Montreuil, Noisy-le-Sec, Pantin, et Romainville).
Les objectifs de ce projet urbain sont multiples : pacification de la circulation, restauration de la ceinture verte et des continuités entre Paris, Montreuil et Bagnolet, diversification du tissu urbain, réhumanisation de zones désertées entre Paris et sa proche banlieue. Dans le détail, le projet prévoit une « esplanade trait d’union » entre Paris et Montreuil de 3,5 ha avec une circulation automobile déplacée, et un réaménagement du marché aux Puces actuel en une halle fermée. Le projet global mêle re-végétalisation du terre-plein central, et développement de 60 000 m² de bureaux, commerces, services et équipements sportifs.
1. Premiers travaux : les fortifications de Thiers
Au début était Charonne… La commune de Charonne fait partie dès sa création du département de la Seine, à l’origine nommé « département de Paris ». Elle est d’abord intégrée au district de Saint-Denis, renommé district de Franciade, et elle est classée dans le canton de Belleville. En 1800, les districts sont remplacés par des arrondissements : la commune de Charonne appartiendra à l’arrondissement de Saint-Denis et se trouvera dans le canton de Pantin.
Géographiquement, Charonne s’étendait, à l’Est, aux limites de la commune de Bagnolet et sur la commune de Montreuil, jusqu’à l’emplacement actuel des rues d’Alembert et Armand Carrel.
Entre 1841 et 1844, sous Louis-Philippe, convaincu que la construction d’une enceinte de fortifications empêcherait Paris de tomber aux mains d’armées étrangères comme lors de la bataille de Paris en 1814 et qu’elle rendrait la ville imprenable, l‘enceinte de Thiers est construite.
Cette enceinte coupe la commune en deux, la majeure partie de la commune se trouvant à l’intérieur des murs. Dix-sept portes seront percées. Côté Charonne, on en compte 3 : la porte de Ménilmontant (rue du Surmelin), la porte de Bagnolet (rue de Bagnolet) et la porte de Montreuil.
Ces fortifications sont doublées par la ligne de la Petite Ceinture, mise en service le 25 mars 1854 entre La Chapelle et Bercy.

La porte d’Avron, passage des fortifications
Au-delà de l’enceinte de fortifications, s’étend une bande de terre située en avant des bastions : la zone de tir de canon que l’on appelle donc « la Zone ».
Constituée d’un fossé, et de bâti militaire, cette bande de terre mesure de 200 à 400 mètres de large selon les endroits et ceinture Paris sur plus de 30 km. Il est interdit d’y construire quoi que ce soit car elle est désignée dans les règlements d’urbanisme de Paris « non ædificandi » (non constructible). Même les arbres y sont abattus afin de dégager la vue aux défenseurs.
L’enceinte devient obsolète dès la fin du XIXe siècle du fait de l’augmentation de la portée de l’artillerie ennemie, en particulier celle de l’armée prussienne lors du siège de Paris en 1871 et son démantèlement est envisagé dès 1882. Les alentours de ces fortifications sont complètement abandonnés par l’armée et vont donner lieu à ladite « Zone ».
2. La Zone
Les fortifications de Paris sont déclassées par une loi du 19 avril 1919 et sont progressivement détruites jusqu’en 1929. Leur emplacement fait place à des terrains vagues.
Dès 1871, une population pauvre, à laquelle on donnera tout d’abord le nom de « zoniers » commence à s’installer sur ces terrains en y construisant des cabanes en tout genre.

Eugène Atget – Porte de Montreuil – 1913
Ces nouveaux arrivants sont essentiellement des ouvriers parisiens chassés par les transformations de Paris sous le Second Empire, la spéculation immobilière et les grands travaux du baron Haussmann, ou des paysans chassés par l’exode rural et venus à Paris renforcer le prolétariat urbain.
La Zone compte vite jusqu’à 30 000 habitants, montant jusqu’à 42 000 habitants, entre les deux guerres mondiales.
Lors du démantèlement, plus tard, de nombreux habitants, organisés en une « ligue des zoniers », refusent l’expulsion, et vont faire valoir un statut de petits propriétaires et souhaitent être indemnisés pour la perte de leur modeste logement.

Eugène Atget – Porte de Montreuil – 1913
Source Gallica BNF – Bibliothèque Nationale de France
3. Les Puces
C’est ainsi que s’installe le marché dit « aux puces » de la Porte de Montreuil, l’un des plus anciens de Paris puisqu’il existe de façon informelle depuis 1860. En 1885, le préfet Eugène Poubelle interdit, par arrêté, le dépôt d’ordures aux portes des immeubles de Paris. Les chiffonniers, qui récupèrent les vêtements usagés vont donc s’installer à la périphérie de la ville dans cette zone, où ils les revendent à bas prix. La première expression « marché aux puces » se trouve dans l’Écho de Paris du 23 juin 1891 à propos d’une rixe entre brocanteurs survenue dans un marché qui se tenait à la barrière d’octroi de Montreuil-sous-Bois bordant Paris, alors miséreux, « bien peu connu des Parisiens du centre », qui proposait « un mélange de vieux vêtements loqueteux, de gibus devenus accordéons, de souliers sans semelles qui se vendent à côté de la viande plus ou moins fraîche, des détritus de légumes et de vieux croûtons de pain ».
(L’Écho de Paris, Faits divers, 23/06/1891, page 3)
« C’est à la barrière de Montreuil-sous-Bois, et sur le territoire de cette commune, que se tient le « marché aux puces » ainsi nommé à cause des tas de loques et de haillons qui s’y vendent côte à côte avec la viande et les légumes. C’est là que la population pauvre de ce quartier excentrique s’approvisionne et se vêt. »

Montreuil-sous-Bois, Rue Saint Mandé, Marché aux puces (carte postale datée du 25 janvier 1906)
4. La réhabilitation avec les habitations à bon marché (HBM)
Initialement, cette immense réserve foncière avait suscité des projets d’ensemble qui n’ont jamais vu le jour. Adolphe Alphand propose ainsi d’édifier une ceinture verte autour de Paris, avec des jardins, des hôtels et des casinos, idée que l’écrivain Nicolas Chaudun décrit comme « une vraie panoplie balnéaire qui eût été fantastique ». Portés par les idées hygiénistes en vogue à l’époque, d’autres architectes souhaitent édifier des habitations entourées de jardins, comme Eugène Hénard et ses immeubles à redans ou Auguste Perret et ses maisons-tours allant de 150 à 200 mètres, chacune étant reliée aux autres par un pont. Cependant, la lenteur des destructions met un terme à ces différents projets, et on retient l’idée moins ambitieuse de logements sociaux, une « ceinture rouge » de 40 000 habitations à bon marché ou HBM en briques, qui s’effectue par tranches et non de manière homogène et globale, aucun grand architecte n’ayant souhaité répondre à l’appel d’offres lancé.
Un décret sur la zone de servitude militaire du 19 mars 1925 prévoit le rattachement à Paris des territoires de l’ancienne zone. Cette annexion est réalisée en trois étapes, Montreuil faisant partie de la dernière portion (décrets du 27 juillet 1930) avec les secteurs de Levallois-Perret, Clichy, Saint-Ouen, Saint-Denis, Aubervilliers, Pantin, Le Pré-Saint-Gervais, Les Lilas, et Bagnolet.
En 1939, la plupart des terrains de l’ancienne enceinte sont encore en jachère. Après la Seconde Guerre mondiale, la démocratisation de l’automobile amène à réfléchir à la construction d’une nouvelle ceinture, cette fois-ci dédiée aux voitures. La Zone ne disparaîtra véritablement qu’en 1956 lors de la création du boulevard périphérique de Paris, construit en grande partie sur le même tracé.

Porte de Montreuil et sa station de tramways. Carte postale de 1907-Wikipedia
5. … et le boulevard périphérique de Paris
Inscrit au plan d’urbanisme directeur de Paris en 1959, le Périphérique est construit de 1956 à 1973, au-delà de l’emprise proprement dite de l’enceinte de Thiers et en grande partie sur la Zone, ce qui continue de matérialiser la séparation entre Paris et sa banlieue.
Dès les années 1940 naît l’idée de créer une route circulaire autour de Paris, pour décongestionner les grands boulevards, notamment ceux des Maréchaux, encombrés par les voitures de plus en plus nombreuses dans la capitale.
Un rapport cite l’inspecteur général, chef des services techniques et de l’urbanisme de la Ville de Paris, en 1937, qui refuse alors de voir Paris « coulé dans une banlieue qui l’enliserait à nouveau pour un siècle. Paris (…) doit être défini de manière élégante et précise afin que les étrangers abordant l’Ile-de-France puissent dire ‘Voici Paris’ sans le confondre avec Levallois, Aubervilliers, Pantin, Vitry ou Malakoff. Ce sera le rôle dévolu au boulevard périphérique de sertir de cette belle ligne de peupliers, d’ormes et de platanes le territoire parisien.»
La guerre suspend le projet, qui finalement est acté en 1954 par le Conseil de Paris, avec la construction d’un premier tronçon au sud, entre les portes d’Italie et de Châtillon. La construction du périphérique s’achève par son inauguration le 25 avril 1973 par le Premier ministre Pierre Messmer.
Ce boulevard périphérique de Paris est souvent abrégé en « Périphérique » et même « Périph’ ». Il comporte le plus souvent quatre voies de circulation dans chaque sens, cinq voies entre la porte de Montreuil et la porte de Bagnolet. Il est donc source de nombreuses nuisances, dont en particulier le bruit et les rejets de gaz ou de particules polluants dans l’atmosphère. Pour remédier au bruit, un programme de construction d’écrans antibruit a été mis en œuvre de 1985 à 1994, et un programme de couverture de certaines sections en 2000 dont la porte des Lilas de 2005 à 2007. Restent encore de nombreux problèmes de pollution, d’autres équations à résoudre dont la coupure Paris-banlieue à re-penser …
La Porte de Montreuil va ainsi continuer son histoire au XXIème ….
Mars 2023

AHAV PARIS (ASSOCIATION D'HISTOIRE ET D'ARCHÉOLOGIE DU XXème ARRONDISSEMENT)