par Christiane Demeulenaere-Douyère
Vice-présidente de l’Association d’histoire et
d’archéologie du XXe arrondissement de Paris

Anonyme, Vue générale de l’église Notre-Dame de la la Croix de Ménilmontant du côté du chevet, XIXe siècle. Source : Wikipedia.
Louis Héret est connu surtout pour être l’architecte de Notre-Dame de la Croix de Ménilmontant. Il naît à Paris, le 2 septembre 1821, rue Notre-Dame de Nazareth (IIIe arrondissement actuel)[1].
Une famille modeste
Son père, Pierre Jean-Baptiste Héret (1789-1850), est artiste dramatique, mais un comédien sans grand talent ni gloire, abonné aux seconds rôles, et sa mère, Louise Amanda Delétan (1799-1840) est brodeuse.
Quel hasard conduit Louis, issu d’un milieu très modeste, à étudier à l’École des beaux-arts de Paris ? L’enseignement de l’architecture y est gratuit et, pour beaucoup de jeunes gens sans fortune, c’est une promesse de promotion sociale. Héret travaille dans un atelier très réputé, dirigé par deux grands architectes parisiens, Hippolyte Lebas et Antoine Vaudoyer, qui forme de nombreux Grands Prix de Rome comme H. Labrouste ou Ch. Garnier. Avec eux, Héret est à bonne école ; il sort diplômé en 1844.
L’architecte
Héret fait une carrière professionnelle honorable et construit de nombreux bâtiments en particulier des immeubles de rapport, surtout dans le XXe arrondissement : 20 rue Étienne Dolet (1880), rue de la Mare/rue des Pyrénées (1881), 110 rue de Belleville (1884). Il obtient une médaille de bronze pour l’église Notre-Dame de la Croix à l’Exposition universelle de Paris, en 1878.
Héret cesse ses activités en 1888.
Il a aussi une brève carrière de magistrat municipal dans notre arrondissement : de 1860 à 1869, il est adjoint au maire Léon Morel-Fatio, puis lui succède brièvement au fauteuil de maire jusqu’à la proclamation de la République, le 4 septembre 1870.
Décédé le 6 mars 1899, il est inhumé au cimetière du Père-Lachaise, dans la 65e division.
L’église Notre-Dame de la Croix de Ménilmontant
Longtemps Ménilmontant a dépendu de la paroisse de Belleville. Sa population s’accroissant, le curé de Belleville fait édifier, en 1833, 6 rue de la Mare, une chapelle, érigée en paroisse en 1847. Elle est dédiée à Notre-Dame de la Croix en souvenir d’une statue de la Vierge qui se trouvait avant la Révolution dans la maison de campagne des religieux de Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie à Ménilmontant. Vers 1850, cette chapelle qui ne contient que 400 personnes, ne convient plus aux besoins de la paroisse. C’est aussi le moment où l’architecte Lassus construit, entre 1854 et 1859, l’édifice néo-gothique de Saint-Jean-Baptiste de Belleville, son dernier chantier et son œuvre la plus aboutie. La population de Ménilmontant réclame à son tour une église plus spacieuse.
Le Conseil municipal de Belleville n’y est pas opposé, mais il ne peut engager de grosses dépenses. Il consulte un architecte de renom, Louis-Auguste Boileau, qui travaille alors à l’église Saint-Eugène située dans le IXe arrondissement; c’est la première fois en France qu’on propose une construction en style gothique employant la fonte et le fer pour les piliers et les nervures.
Le projet est mis à l’étude, mais, pour des raisons sans doute liées à l’annexion de Belleville à Paris en 1860, il est retardé. Finalement, Louis Héret commence, en 1863, les travaux de la nouvelle église de Ménilmontant et la livrera, encore inachevée, au culte fin 1869. Pendant la Commune, elle sert de club révolutionnaire ; on y aurait voté, le 6 mai 1871, la mort de l’archevêque de Paris et des otages de la rue Haxo. Elle est achevée en 1880.
L’emplacement de l’église, sur une forte pente, à flanc de colline, est un défi architectural. On doit construire un impressionnant perron de 54 marches, en quatre volées, pour régulariser la différence de niveau entre le chevet et la place où se dresse la façade.
L’église frappe par ses imposantes dimensions : 97 m de long, 38 m de large, 20 m de hauteur sous la voûte de la nef, une superficie de 3 195 m2. C’est le troisième édifice religieux de Paris par sa longueur. Son plan en croix latine à transept peu débordant est terminé par un chevet semi-circulaire. Le corps central de la façade a deux étages, surmontés d’une tour clocher de 78 m de haut et d’une flèche. La façade principale présente trois portails à tympans, centrés autour de la Vierge.

Église Notre-Dame de la la Croix de Ménilmontant, voûtes de la nef. Cliché de l’auteure
Un style « éclectique » et une technique pionnière
Stylistiquement, Notre-Dame de la Croix s’inscrit dans le mouvement de revivalisme de l’architecture médiévale alors à la mode. Elle combine des éléments de style roman des XIe et XIIe siècles et d’autres de style gothique du XIIIe. Mais, si l’église relève du style « éclectique », mêlant des éléments empruntés à différents styles de l’histoire de l’art, il ne faut pas la considérer comme un pastiche. Le dessein de l’architecte n’a pas été seulement de proposer la reconstitution d’une église médiévale, mais bien de faire œuvre originale en utilisant librement les données de la tradition.
« Romans » sont l’architecture du narthex et des bas-côtés, les murs et piliers massifs, les chapiteaux – merveilles de stylisation qui reprennent des thèmes floraux – et les culots des chapelles latérales – têtes de rois, reines, ducs, nobles, prélats ou simples bourgeois du Moyen Âge, figures de la Bible comme Moïse[2].
La nef, à trois vaisseaux élancés, et le chœur se réfèrent à l’art gothique : arcades en plein cintre, piliers ornés de chapiteaux stylisés et colonnes semi-engagées. La nef et les croisillons du transept sont surmontés d’un passage étroit dans l’épaisseur des murs qui se poursuit, ininterrompu, au-dessus du chœur. La lumière entre par les nombreux vitraux et le plafond utilise l’arc brisé, l’ogive si caractéristique du gothique.
Mais la grande originalité de Notre-Dame de la Croix est technique : une armature métallique recouverte de moellons, conforme au nouveau procédé de construction Boileau inauguré à Saint-Eugène. Le traitement des voûtes est original : certains arcs-doubleaux en fonte sont laissés visibles dans la nef et le chœur, créant ainsi, par un contraste de couleur et de matière, un bel effet décoratif.
Notre-Dame de la Croix a aussi son mystère : d’énigmatiques dessins, au fusain avec parfois des rehauts de peinture sanguine, ornent certaines salles du clocher. Beaucoup de ces dessins sont malheureusement dégradés, mais on peut y reconnaître des scènes de l’histoire sainte, inspirées de l’Ancien et Nouveau Testament : Adam et Ève tenant une branche de pommier, tournant le dos à Dieu et quittant le Paradis, une Arche de Noé surmontée de nuages… ; ou des scènes symboliques comme la Justice des hommes, ou le Char du Temps, tiré par un petit ange qui représente l’avenir… La question, bien sûr, est de savoir quand ils ont été réalisés. Une inscription pourrait donner une fourchette de dates : 1882 et 1891. Deux auteurs y auraient collaboré, un plus habile, l’autre plus naïf. Peut-être les sonneurs de cloches ? La question est ouverte[3].
↑[1] Pour un article plus détaillé sur Louis Héret : Bulletin N°69 – L’architecte Louis Héret, constructeur de Notre-Dame de Ménilmontant
↑[2] Pour une visite virtuelle de église : https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89glise_Notre-Dame-de-la-Croix_de_M%C3%A9nilmontant et https://www.patrimoine-histoire.fr/Patrimoine/Paris/Paris-Notre-Dame-de-la-Croix-de-Menilmontant.htm#JesusGuerissantLesMalades.
↑[3] Jean-Pierre Monnier, « Mystère en noir et blanc. Les étranges fresques de Ménilmontant », L’Ami du XXe, mars et avril 1997, et Vincent Tailhardat et Emmanuel Tois, « Mystère en noir et blanc. Les étranges fresques de Ménilmontant », L’Ami du XXe, janvier 2017, n° 731, p. 7-9.
Les fresques sont visibles sur http://notredamecroixparis.free.fr/Visite/fresques_jpm.html.
Février 2019
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