Femmes dans la Commune … un engagement fort
par Christiane Demeulenaere-Douyère,
vice-présidente de l’Association d’histoire et d’archéologie du 20e arrondissement de Paris (AHAV)
Les combattants de la Commune furent bien souvent des combattantes. Pendant ces 72 jours, les femmes ont joué un rôle déterminant. Dès le début, elles sont dans l’action, jusqu’aux jours les plus noirs de mai 1871, où elles prennent les armes pour défendre leurs quartiers. Elles ont été sans doute plusieurs milliers. On n’a pas de chiffres, mais on constate qu’elles sont plus présentes et plus actives dans la Commune que lors des révolutions de 1830 et de 1848.
Être femme du peuple et travailler à la fin du XIXe siècle
En 1870, les femmes pauvres sont des prolétaires comme les autres. A Belleville, elles représentent sans doute au moins la moitié des 70% de population ouvrière. Ces femmes du peuple travaillent de leurs mains, plus par obligation économique que par choix, et aussi faute de formation intellectuelle. L’enseignement féminin, général et professionnel, est balbutiant.
Les conditions de travail sont dures. Surtout employées dans les secteurs du textile et des vêtements, elles sont couturières, brodeuses, modistes, giletières, lingères, blanchisseuses, repasseuses aussi. Beaucoup travaillent à façon, pour un donneur d’ordre qui distribue le travail ; 16 heures par jour à broder ou à coudre… D’autres travaillent dans des petites structures, employant seulement quelques personnes. En moyenne, une couturière gagne environ 1 franc 50 par jour.
Elles sont nombreuses aussi dans les « articles de Paris », comme les plumes, les fleurs artificielles, la reliure où elles sont plieuses ou assembleuses… Ces tâches requièrent des doigts fins et agiles, mais sont peu payées. Les ouvrières se heurtent à la concurrence des hommes, sur lesquels elles ont l’« avantage » d’un salaire moindre (souvent la moitié de celui des hommes)… et surtout à la concurrence du machinisme en essor.

Degas « Repasseuses » – 1886 – Musée d’Orsay
Beaucoup de femmes aussi travaillent comme domestiques.
Les femmes ont toujours les tâches les plus ingrates, celles qui réclament le moins de qualification et sont les moins rémunérées. Rares sont celles qui accèdent à des emplois supérieurs, comme les institutrices…
Le travail n’est pas toujours assuré, et certaines, comme les blanchisseuses, doivent trouver à s’embaucher chaque matin ; elles sont des « journalières ».
La situation des femmes seules est pire encore : elles habitent souvent des garnis insalubres. Et la perte de leur travail peut les faire tomber dans la prostitution… ou le suicide.
Éternelles mineures
Même issues de la bourgeoisie et des classes privilégiées, les femmes sont d’éternelles mineures devant la loi. Elles n’ont pas le droit de voter ni d’être éligibles. Mariées, elles ne peuvent travailler ni adhérer à une association sans l’accord de leur mari qui peut disposer de leur salaire, parfois au détriment de leurs enfants car lui seul bénéficie de la puissance paternelle. Et tout ceci est évidemment encore aggravé par la misère et l’ignorance.
Toutefois, dès les années 1860, les ouvrières ont commencé à s’organiser pour lutter collectivement. Elles créent et animent des coopératives de consommation et participent à des grèves comme, en 1864, celle des ouvriers relieurs parisiens. Elles créent aussi des associations féministes dont la revendication première est un droit égal à l’éducation pour les femmes et même le droit de vote.
Prendre la parole et faire évoluer la loi pour changer la société
Dès 1870, les femmes occupent l’espace public. Elles s’expriment par les journaux, les libelles et les affiches, et investissent les assemblées populaires et les clubs politiques… Même les plus humbles et les moins lettrées exigent que ces lieux de débat soient mixtes et n’hésitent pas à s’emparer de la tribune. Elles montrent qu’elles ont une bonne connaissance des questions sociales, une vraie conscience politique et un engagement fort dans la lutte pour la République démocratique et sociale.
Elles jouent leur rôle de citoyennes en participant à la réflexion politique collective et aux travaux des commissions de la Commune, comme celle du Travail, dirigée par Léo Fränkel, et celle de l’Instruction publique, dirigée par Édouard Vaillant.
Elles profitent de ces moments de liberté politique pour mener aussi leur propre combat féministe. Elles inventent et expérimentent un féminisme populaire en se battant pour leur émancipation et leurs droits de femmes. Plus que le droit de vote, elles veulent la reconnaissance de l’égalité des sexes et surtout celle des salaires entre femmes et hommes.
Elles militent pour la reconnaissance de l’union libre et la suppression du statut d’illégitime pour les enfants nés hors mariage. Parfois même, elles récusent l’idée de religion et de Dieu et s’engagent pour la laïcité et la séparation de l’Église et de l’État, particulièrement pour l’école gratuite, obligatoire, ouverte à tous et laïque.

Commune de Paris – Appel aux ouvrières – 18 mai 1871
Dans les luttes aussi, les femmes sont partout
Chargées du quotidien familial, elles sont en première ligne contre la famine du premier siège, les restrictions du second, le froid effroyable de l’hiver 1870-1871 où la température descend à moins 20 degrés et la pénurie de tout. Malgré tout, la survie repose sur elles, au prix de longues files d’attente, dans le froid et la neige.
Le poids est aussi moral et affectif : les deuils nombreux d’enfants en bas-âge, d’époux tués au combat, de vieillards morts de faim et de froid, touchent la plupart.
Elles se font cantinières et ambulancières, pour aller soigner les blessés au milieu des combats. Elles se font combattantes, en montant à leur tour la « garde aux murs » sur les fortifications, en aidant à édifier les barricades et à les défendre avec les hommes, qu’elles encouragent à combattre.
Dans la répression aussi, les femmes sont là…

Lefman « La Barricade » – lithographie d’après Bertall
Elles sont frappées par les vainqueurs avec la même dureté que les hommes : incarcérées à la prison des Chantiers à Versailles, puis déportées à l’autre bout du monde, en Nouvelle-Calédonie ou en Guyane, après un jugement attendu des mois, instruit à charge et vite expédié.
Elles partagent aussi le sort de leurs compagnons proscrits. Plus de 5 000 Communards et Communardes prennent ainsi les chemins de la Suisse, l’Angleterre et la Belgique.
Les « pétroleuses » … des « monstres altérés de sang, qui n’ont plus de femmes que le nom »
Pour discréditer les Communardes, Thiers invente un mythe, celui des « pétroleuses ». On dénonce des femmes qui sortent à la nuit tombante, en cachant sous leurs jupes de grandes boîtes à lait remplies de pétrole qu’elles déversent dans les caves des bâtiments à incendier. Il faut faire passer les femmes de la Commune pour des êtres dénaturés, destructeurs et barbares, des « hystériques », des « monstres altérés de sang », pour légitimer la victoire « morale » des forces régulières.
Pourtant, des recherches récentes d’historiens de la Commune ont montré qu’il n’y a pas eu d’incendie volontaire avéré commis par des femmes et qu’aucune n’a réellement été condamnée comme incendiaire.
Le 29 novembre 2016, l’Assemblée nationale a réhabilité les Communards, hommes et femmes. Malgré cette reconnaissance officielle, les femmes de la Commune étaient encore les grandes absentes de la mémoire collective affichée sur nos murs.
Les choses commencent à évoluer : en cette année 2021, année du 150e anniversaire de la Commune, un jardin public du 20e arrondissement [1] a reçu le nom de Paule Minck, femme de lettres et militante socialiste et féministe, très engagée dans la Commune.

Paule Minck – photographie BnF, département Estampes et photographie
↑[1] Jardin de Saint-Fargeau, 50 rue Pelleport, près des réservoirs de Belleville
Mars 2022
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