1955, la rue du Groupe-Manouchian
par Fred Pougeard

Plaques mémorielles rue du Groupe Manouchian
Début mars, il a été décidé d’inaugurer la première rue en hommage au groupe Manouchian, près de la place Saint-Fargeau, dans le XXe arrondissement. A part le rassemblement, il est prévu d’organiser des dépôts de gerbe au cimetière d’Ivry, au Mont Valérien, une grande soirée culturelle à la Mutualité. Plusieurs ministres ont confirmé leur présence ainsi que les ambassadeurs de Pologne, de Roumanie, de Hongrie et d’Italie, pays dont étaient originaires les combattants. La veuve du général Delestraint[1] ainsi que celle de Jean Zay[2] seront là aussi. Nous attendons la réponse d’un représentant de la République soviétique d’Arménie et d’un délégué de la République espagnole en exil. Pour donner plus d’éclat encore à la cérémonie, la direction du Parti a confié au camarade Louis Aragon le soin de rédiger un poème à la gloire de Missak Manouchian et de ses compagnons.

Missak Manouchian
Cette efficace synthèse, l’écrivain Didier Daeninckx la prête à un cadre important du PCF dans son roman historique, Missak[3]. Le livre est consacré à Missak Manouchian (1906-1944), poète d’origine arménienne qui, pendant l’Occupation, commanda à Paris un groupe important de résistants issus de la main d’œuvre immigrée (FTP-MOI, unités de la résistance communiste).
Le réseau, très actif, fut malheureusement démantelé, principalement à la mi-novembre 1943, par la brigade n°2 des Renseignements généraux français. Vingt-deux des vingt-trois résistants furent fusillés le 21 février 1944 au Mont Valérien tandis qu’Olga Bancic fut, elle, décapitée à Stuttgart le 10 mai suivant.

Des membres du groupe Manouchian dans la cour de la prison de Fresnes
Cet épisode terrible, ce sacrifice, seraient-ils aujourd’hui oubliés si Aragon, comme Daeninckx nous le rappelle, n’était donc entré en jeu pour l’inauguration, le 6 mars 1955 d’une petite rue méconnue du 20e arrondissement : celle formée en 1934 de la réunion de deux impasses et reliant la rue du Surmelin et le haut de l’avenue Gambetta ?
Le poète Olivier Barbarant écrit à ce propos : Il a suffi à un génie sept strophes, trente-cinq alexandrins, quatre cent vingt syllabes seulement pour inscrire à jamais dans la mémoire collective l’un des épisodes les plus bouleversants de la Résistance [4]
Intitulé Groupe Manouchian le poème paraît dans l’Humanité, la veille de l’inauguration de la rue, le 5 mars 1955 ; il trouve sa place à la presque fin du recueil Le roman inachevé publié l’année suivante, cette fois sous le titre Strophes pour se souvenir. Pour l’écrire, Aragon s’est appuyé sur la bouleversante dernière lettre de Missak à sa femme Mélinée.
Le texte est popularisé un peu plus tard par un chanteur alors en pleine ascension : Léo Ferré. Celui-ci le met en musique et en fait le premier morceau de son album Les chansons d’Aragon sorti chez Barclay en 1961. Il l’intitule L’Affiche Rouge.

L’Affiche rouge
C’est qu’en effet la capture puis l’exécution en 1944, de ces vingt-trois résistants donna lieu alors à une importante opération de la propagande allemande : le chiffre de quinze mille exemplaires est évoqué pour une affiche qui fut placardée principalement sur les murs de Paris. Jouant la carte de l’antisémitisme et de l’antibolchevisme, l’occupant allemand y fustigeait sur un fond rouge sang une « armée du crime », mettant en avant les visages, les origines étrangères et juives ou l’affiliation au Parti Communiste de dix membres du groupe ; mais aussi les photos de leur arsenal, de sabotages, et de deux de leurs victimes, membres de la police française…collaborant avec les allemands.

L’exécution de combattants du groupe Manouchian, le 21 février 1944, au Mont-Valérien
Albert Ouzoulias[5], conseiller municipal du XXe arrondissement et qui avait combattu aux côtés de Missak Manouchian, fut l’un de ceux qui militèrent très vite pour donner à une rue le nom de ce groupe des FTP MOI. L’inauguration le 6 mars 1955 fut un événement. Si Aragon était absent, la foule et les personnalités étaient nombreuses. Dans Missak, Daeninckx reconstitue le décor, évoque une tribune tendue de noir, les hauts parleurs accrochés dans les arbres dépouillés, égrenant les noms des héros ; le poème lu par un comédien ; les présences du mythique colonel Rol-Tanguy[6], des ministres Justin Godart[7] et Marcel Paul[8] ; celles aussi, à ce moment-là plus anonyme, de la famille Aznavour ou de Henri Krasucki, futur secrétaire général de la CGT.

Fresque Manouchian rue du Surmelin réalisée par le street-artist Popof
La mémoire du Groupe Manouchian ne fut pas aussi tranquille que la petite rue inaugurée en 1955. Trente ans après, le film pétri d’humanité de Mosco Boucault Levy, Des Terroristes à la retraite rassemble les témoignages touchants de sept survivants : Jacques Farber, Charles Mitzflicker, Jean Lemberger, Raymond Kojitsky, Gilbert Weissberg, Abraham Rayski et Boris Holban ; mais jette un doute sur une possible responsabilité des cadres du PCF dans la chute de Manouchian et des siens. Présenté au Festival de Cannes en 1983 dans le cadre de Perspectives du cinéma français, dont s’occupait un proche du PCF puis Grand Prix au Festival de Grenoble, le film n’est pourtant pas diffusé à la télévision. Le PCF, s’estimant diffamé, fit pression sur Antenne 2 pour que cela ne se produise pas. Simone Signoret[9] qui était une des voix off du film s’en émeut, mobilise ses réseaux, notamment l’écrivain Jorge Semprun et le cinéaste Costa Gavras. Le Président Mitterrand, peu désireux de voir son septennat associé à l’idée d’une censure exprime son impatience. Le film est finalement diffusé en juin 1985.
Comme le souligne Didier Daeninckx[10], le PCF a commis l’erreur de longtemps cacher une phrase de la dernière lettre de Manouchian, pardonnant, « sauf à celui qui nous a trahis pour racheter sa peau et ceux qui nous ont vendus ». Et l’écrivain continue : « Après enquête, je suis persuadé que Manouchian vise Joseph Davidovitch, responsable politique des détachements au FTP-MOI qui a parlé, livré des noms lorsque la police a menacé de torturer sa femme (…) En censurant cette phrase durant quarante ans, le PC a créé un soupçon qui n’avait pas lieu d’être. Depuis, les archives policières ont été ouvertes et les historiens ont invalidé la théorie selon laquelle la direction du PC avait trahi. »
Ce que confirme l’historienne Annette Wievorka : « La surveillance policière suffit à expliquer la chute des FTP MOI. »[11]
↑[1] Général français (1879-1945), chef de l’Armée secrète sous le nom de Vidal, travaillant en lien étroit avec Jean Moulin, il est arrêté le 9 juin 1943, déporté et lâchement abattu à Dachau, peu avant la libération du camp, le 19 avril 1945.
↑[2] Jean Zay (1904-1944), Ministre de l’Éducation Nationale et des Beaux-Arts de 1936 à 1940, il est arrêté par le gouvernement de Vichy dès 1940, condamné après un simulacre de procès et emprisonné à Riom. Extrait de sa cellule par trois miliciens français, il est abattu par eux dans un bois de l’Allier, à Molles, le 20 juin 1944.
↑[3] Didier Daeninckx, Missak, Editions Perrin 2009.
↑[4] Olivier Barbarant « L’Hommage poétique d’Aragon » dans le Hors Série du journal l’Humanité « Les 70 ans de l’Affiche Rouge », février 2014.
↑[5] Albert Ouzoulias (1915-1995), membre du PCF, commissaire national des Francs-Tireurs et Partisans Français (1942-1944).
↑[6] Henri Tanguy, dit Rol-Tanguy (1908-2002), responsable militaire des FTP, un des organisateurs de l’insurrection parisienne d’Août 1944.
↑[7] Justin Godart (1871-1956), député et ministre radical socialiste, il fut l’un des 80 parlementaires à s’opposer aux pleins pouvoirs à Pétain le 10 juillet 1940. Il prit une part active à la Résistance et sauva de nombreux juifs. La médaille de Juste parmi les nations lui a été décernée à titre posthume.
↑[8] Marcel Paul (1900-1982), ministre et syndicaliste membre du PCF. Résistant et déporté.
↑[9] François Ekchajzer, « Des Terroristes à la retraite, un pavé dans la mare de la Résistance », Télérama 6 février 2014.
↑[10] Interrogé par Jean-Luc Douin, dans Le Monde du 29 octobre 2009.
↑[11] « Annette Wievorka, Ils étaient juifs, résistants, communistes. Éditions Perrin 2018.
Juillet 2021
Nos articles populaires
Catégories
- Actualités réservées aux adhérents (20)
- Audios réservés aux adhérents (31)
- Belleville/Ménilmontant (70)
- Bulletins (8)
- Charonne (51)
- Conférences (38)
- La Commune et 1870/1871 (46)
- Le 20e, autres actualités (80)
- Le Père Lachaise (67)
- Nos événements (67)
- Tous les articles (311)
- Visites (26)

AHAV PARIS (ASSOCIATION D'HISTOIRE ET D'ARCHÉOLOGIE DU XXème ARRONDISSEMENT)