Histoire des vignes du plateau de Ménilmontant
par Philippe Dubuc de l’AHAV
À l’origine de nos vignes
La vigne s’acclimate fort bien sous nos climats et, en 281 après J-C, Rome autorisa la plantation de vignes à Lutèce, afin d’honorer Bacchus. Dès cette période, on implanta des vignes sur les collines entourant Lutèce, en particulier sur les collines de Belleville et de Montmartre, lesquelles culminent à 128 mètres d’altitude. Elles sont bien orientées et présentent donc un terrain favorable à la culture de la vigne, qui s’y développa rapidement.
En 360, Lutèce devint l’une des quatre capitales du vin avec Bordeaux, Narbonne et Trèves. Son vin fut dégusté et apprécié par l’empereur Julien, premier empereur romain à avoir séjourné à Lutèce. Mais, dès la fin du IIIe siècle, la menace des barbares, Alamans à l’est et Francs au nord, contraint les Parisiens à se retrancher dans l’île de la Cité qui fut entourée d’un puissant rempart ; la rive gauche ne fut pas totalement abandonnée, mais la rive droite fut désertée et les vignes laissées à l’abandon.
La vigne au Moyen Âge
Après la noire période des invasions, la vie reprit son cours, et les villages de Charonne et de Belleville, ainsi que les hameaux aux alentours, comme ceux de Ménilmontant et de Courtille, commencèrent à se développer et la vigne à renaître sous l’influence des puissants monastères qui possédaient une grande partie des terres de cette région.
L’activité des paysans des villages de Charonne et de Belleville devint alors le maraîchage pour alimenter Paris en produits frais, et surtout la vigne. La colline de Ménilmontant était devenue un pays de vignerons et la vigne occupait 70% des terres, compte tenu du bon ensoleillement du coteau. Par exemple, le domaine de l’ancienne maison de campagne du père de la Chaise, lequel deviendra le cimetière du Père-Lachaise, était en 1788 presque entièrement planté de vignes. On l’appelait pour cette raison le Mont aux Vignes.
Le parcellaire de certains quartiers de notre arrondissement a gardé la trace de ce passé : certaines parcelles sont étroites, disposées en lanières dans le sens de la plus grande pente, orientées vers le sud et perpendiculaires aux anciens chemins. Elles correspondent aux anciens vignobles. Elles sont petites, car elles ont été divisées suite à des héritages successifs.
Les vignobles après le Moyen Âge
A la fin du Moyen Âge, il y avait trois grands domaines vinicoles en France : la Bourgogne, le Bordelais et Paris. Dans ses débuts, le vin produit à Paris était réputé et de bonne qualité. Il était, à cette époque, obtenu à partir de cépages nobles comme le fromenteau (ou pinot gris en Champagne) et le morillon. François Villon cite ce cépage dans son « Testament » et écrivit : Je bus du vin morillon/Quand je voulus partir de ce monde. Les vins parisiens bénéficiaient de débouchés d’exportation faciles d’accès grâce au commerce fluvial sur la Seine, alors très important. La Normandie, la Picardie, l’Artois et les Flandres étaient les premières régions destinataires de ces vins.
L’augmentation de la population de la ville au XIVe siècle, et avec elle, celle de la consommation de vin, allait entraîner l’apparition et l’accroissement rapide d’une viticulture plus populaire au travers de la plantation d’un cépage au rendement important, le « gouais », cultivé sur de petites parcelles. Les vignes avaient un bon rendement, le vin était bon marché et les vignes proches de la ville, ce qui entraîna l’augmentation de la consommation et donc des surfaces viticoles.

Un tastevin – Livre de Santé d’Aldebrandino de Sienne, XIVe siècle
Le « gouais » est une très vieille variété du nord-est de la France qui a donné naissance par croisements naturels à plus de 80 vins dans toute l’Europe, parmi lesquels on trouve le Chardonnay, le Gamay, le Riesling, etc. Il donnait un vin de médiocre qualité, ce qui explique en grande partie la totale disparition de ce cépage en France de nos jours. Il a, en revanche, toujours été cultivé dans le Haut-Valais (Suisse) depuis 1540, sous le nom de Gwäss. Très productif, résistant au gel hivernal, le gouais est aujourd’hui cultivé exclusivement dans cette région, où il produit des vins avec des arômes de poire.
Le travail des vignerons règlementé
Le travail des vignes était très contrôlé, le « ban des vendanges » était la proclamation fixant le jour où devait commencer la cueillette des raisins ; le choix du jour était fait par une assemblée composée du procureur fiscal de la Prévôté, des marguilliers (ceux qui tenaient les registres) et des principaux habitants. Après un examen, sur place, de la maturité des raisins, le Prévôt fixait une date que nul ne pouvait enfreindre, et il était interdit de commencer les vendanges tant que la cloche n’avait pas sonné. Il en coûtait 10 livres d’amende et la saisie du raisin si la date fixée n’était pas respectée. Le pressoir, ainsi que la foulerie, les celliers et les cuves à vin se trouvaient en général dans les annexes des châteaux.
La justice était sévère, voici un jugement que les historiens ont retrouvé :
M Milcent, vigneron à Charonne, a été condamné, à être attaché par le col au carcan de midi à deux heures portant l’écriteau, devant et derrière, « voleur de grains dans les champs pendant la nuit ». Il fut ensuite battu et fustigé par l’exécuteur de la haute-justice, flétri d’un fer chaud en forme de lettres GAL sur l’épaule droite, puis conduit aux galères du roi pour y être détenu et servir le roi pendant trois ans. Sa femme fut condamnée à assister au carcan puis à être bannie.
L’abondance d’un vin bon marché et la proximité de Paris entraîna la multiplication des tavernes ; en 1576, pour en limiter le nombre dans la capitale, les vins furent soumis à des droits d’octroi. L’octroi était une taxe sur la valeur des marchandises entrant à Paris. L’habitude s’instaura alors de franchir les enceintes de la ville pour boire. Guinguettes et cabarets se multiplièrent alors sur tout le territoire en dehors de l’enceinte construite par Louis XIII, et donc en dehors de l’octroi.

Enseigne de marchand de vin « A La Bonne Bouteille »,
Paris – Musée Carnavalet
Le vin s’appelait alors, le « guinguet » : c’était un vin jeune, aigrelet, peu alcoolisé et légèrement pétillant que l’on buvait pour danser une danse rapide, la gigue. Le guinguet donna son nom aux guinguettes. Les guinguettes avaient des noms pittoresques :« Au puits de Jacob », « A la satisfaction », « Aux petits cochons sans pareils », « Au rat goutteux », « A l’entonnoir », etc. On en a compté plusieurs centaines sur ce qui deviendra le 20e arrondissement.
Vers la disparition des vignes à Paris
L’apogée des vignes à Paris aura lieu au XVIIIe siècle ; à cet époque les vignes occupaient près de 42 000 hectares en Île de France. Au XIXe siècle, les magnifiques châteaux de l’Est parisien furent démolis, les parcs lotis et transformés en un habitat ouvrier médiocre, les terres agricoles vendues à des promoteurs, et la vigne disparut presque totalement. Certaines rues à Paris, comme la rue des Vignoles, la rue des Vignes, la rue du Pressoir, la Goutte d’Or ou la rue des Panoyaux (car les raisins n’avaient pas de noyaux), une vigne de 1760 pieds à Montmartre ainsi que quelques pieds dans le parc de Belleville, nous rappellent le souvenir de cette époque.

Vignes à Belleville
De nouvelles vignes dans nos quartiers
Une association, La Butte aux Vignes, veut faire revivre notre passé viticole. La porte-parole de l’association, explique : « Notre but, c’est de renouer avec la vigne à Charonne qui en était recouverte, mais aussi de créer des événements festifs autour de cette culture avec la satisfaction, on l’espère, de partager un bon vin avec les gens du quartier ».
Une première vigne de 150 pieds est prévue sur un terrain bien ensoleillé à côté du square Henri-Karcher, et un financement a été obtenu grâce aux choix de nombreux habitants du quartier de soutenir ce projet dans le cadre du budget participatif de la mairie.
On peut donc espérer pouvoir déguster prochainement un cru « Charonne ».
Juillet 2020

AHAV PARIS (ASSOCIATION D'HISTOIRE ET D'ARCHÉOLOGIE DU XXème ARRONDISSEMENT)