
Qui habitait le 20e arrondissement en 1906 ? Plongez dans le Belleville du début du siècle
Ce texte est extrait de la Revue des Deux Mondes et d’un article sur le « Paris des pauvres », publié le 1er septembre 1906.
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
« Le 20e arrondissement est logé presque en entier sur le plateau de Romainville et de Bagnolet ; seule une partie du quartier de Charonne est en plaine. Trois des quartiers touchent au 11e arrondissement : Belleville, le Père-Lachaise et Charonne. Saint-Fargeau est tout à fait extérieur ; il fait suite à Belleville et au Père-Lachaise. L’arrondissement compte 430 000 âmes. Il a le triste privilège d’être le plus pauvre de Paris, ou, si l’on veut, de venir au même rang que le 13e.
Par comparaison avec ses voisins, Saint-Fargeau peut passer pour aisé. Autrefois, toute cette région était occupée par des maraîchers et des horticulteurs. L’industrie devait être bonne car, sur les terrains de culture, il y a maintenant de petites villas. Ce ne sont pas des constructions luxueuses, comme à la Muette, mais de très modestes maisons.
Ceux de la dernière génération assurent que, de leur temps, tout le haut Belleville était morcelé en petits domaines bourgeois. C’était le rêve des petits boutiquiers d’avoir là maison et jardin ; et comme il suffisait de peu d’argent pour s’établir, ils ont eu vite fait de former des groupements importants. Le sol ne se prête pas facilement à la construction de hautes maisons. Le sable et la terre glaise, qu’on rencontre partout, obligent au creusement de puits profonds pour les fondations et à des travaux d’art qui supposent la mise en œuvre de gros capitaux.
Cependant, peu à peu, le quartier se modifie, la population compte déjà 13 000 âmes, les moyens de transport, dans les directions de l’Opéra et du Château d’Eau, s’améliorent tous les jours ; les maraîchers s’en vont, ne laissant derrière eux que quelques horticulteurs qui font des fleurs pour les cimetières ; l’aspect champêtre du lieu est évidemment menacé. Mais la population jouit encore de commodités réelles ; elle est tranquille, vit de ses rentes, ou de son travail ; les mauvais garnis n’ont pas encore paru. C’est un séjour de sages, quelquefois d’heureux. Il y a des ombres dont nous n’avons rien dit ; l’impasse du Progrès, l’impasse Haxo, le passage Boudin sont des refuges où les malheureux s’entassent en des maisons basses, perdues dans des espaces considérables, absolument dépeuplés, dont quelques-uns mesurent 80 000 mètres carrés. Là, c’est la solitude qui encadre la misère.

Rue de Belleville à la rue Haxo
Pour le reste de l’arrondissement, ce qui frappe, ce sont les différences qu’on constate dans l’extérieur des habitants, suivant qu’on s’approche ou qu’on s’éloigne des boulevards. Il y a comme une série d’étages dans la population.
En parcourant le quartier du Combat, il a fallu formuler un regret à la vue de ces misérables garnis qui avoisinent le boulevard de la Villette. A Belleville, c’est une plaie vive qui s’étale et se prolonge tout le long de Ménilmontant et dans le Père-Lachaise. Toutes les rues, dans le bas des deux quartiers, sont remplies de ces affreux immeubles, malpropres, surpeuplés, où logent, à la semaine, souvent à la nuit, plusieurs milliers de créatures, hommes et femmes, qui vivent d’expédients et de délits. Les souteneurs, les filles, les repris de justice sont là, comme à l’affût des occasions qui peuvent s’offrir à leur portée.
Pourquoi faut-il que, sous les mêmes toits, on trouve des travailleurs ? Ils veulent payer moins cher, ou plus commodément, leur logement. Ils perdent, à ce calcul, ce qu’ils ont de bon au cœur et leur moralité. Cette clientèle se tient si mal que les logeurs, aux époques de distribution des bons de logement, reçoivent, comme des hôtes de choix, les malheureux qui leur sont envoyés par les asiles de nuit. On a beaucoup parlé d’habitations à construire pour les ouvriers. C’est ici que l’on peut mesurer l’étendue des besoins et le néant des résultats.

Enfants à Belleville. Paris, XXème arrondissement. © LAPI / Roger-Viollet
Il n’est pas possible de n’être pas frappé du nombre et de l’importance des coopératives ouvrières de consommation qui rayonnent sur le 20e, sur le 11e et sur la partie du 19e qui se confond avec Belleville. Il est de ces sociétés qui comptent 20 000 membres, d’autres 10 000, toutes plusieurs milliers. Elles se proposent d’acheter au meilleur compte et de revendre au prix coûtant les objets d’alimentation, de vêtement, de chauffage qui sont indispensables pour vivre. Et, par année, ou par semestre, on distribue aux adhérents les bénéfices réalisés sur les prix de vente. Cet appât du boni à toucher a fait des prodiges.
Dire quelle est la clientèle de ces institutions, c’est passer en revue tout le meilleur de la population du 20e. Ce sont des ouvriers du fer, du bois, du bâtiment qui descendent chaque jour à leur travail dans le centre de Paris, surtout dans le 11e ; ou bien se rendent par la ligne de ceinture à Montmartre, aux Ternes, même à Javel pour s’occuper dans les usines.

Funiculaire rue de Belleville
Ce sont de petits employés qui appartiennent à des services publics, octroi, travaux, police, bureaux des préfectures ou des ministères ; ou à des entreprises privées où ils sont métreurs, comptables, commis de magasins. Ce sont des ouvrières dont le métier se rapporte à la passementerie, à la confection, aux modes ; on peut évaluer à près de 20 000 le nombre des femmes qui, dans Belleville et le Père-Lachaise, vivent de ces professions. Tout ce monde est là, parce que les ressources sont modestes et qu’il fallait trouver au meilleur compte le logement et la nourriture.
On peut dire qu’il n’y a pas d’industrie spéciale au 20e arrondissement. Sans doute, on pourrait citer quelques fonderies, quelques manufactures, quelques fabriques. Mais tout cela ne peut faire vivre qu’une part infime de la population. Aux premières heures du jour et le soir, quand est finie la journée de travail, c’est un mouvement fantastique de tous les adultes, hommes et femmes, qui s’en vont ou reviennent. Dans la journée, les quartiers sont comme frappés de sommeil. Seuls les marchés et la rue des Pyrénées ont encore un peu d’animation.
Les ménagères s’occupent des intérieurs, font des provisions et soignent les enfants. Ici, il y en a presque autant qu’au 13e. Il en résulte une évidente obligation d’assistance que les pouvoirs publics ont volontiers reconnue. Quant aux denrées alimentaires, elles sont d’un prix extraordinaire de bon marché. On trouve dans ces régions habitées par les pauvres des viandes, des légumes et des fruits qu’il serait impossible de découvrir ailleurs.
Peut-être, jusqu’ici, n’avons-nous point insisté suffisamment sur les manifestations de misère que l’on rencontre partout. Nous savons que 6 000 indigents reçoivent des allocations périodiques ; le nombre de ceux qui demandent des secours, au cours de l’année, est évalué à 40 000. Il est de vieux immeubles qui sont de véritables casernements de misérables. De nombreux numéros seraient à citer ; à Belleville : rues de Belleville, de Tourtille, du Pressoir, Piat ; au Père-La chaise : rues des Amandiers, de Ménilmontant, Orfila, des Partants, Duris ; à Charonne : rues des Haies, Courat, Saint-Blaise ; et, entre tous, l’hôtel du passage Brémant, qui ne contient pas moins de 400 chambres ou petits logements.
Sur les terrains non construits, notamment dans la rue des Pyrénées, on rencontre des agglomérations de roulottes et de baraques faites de planches, de toile, de carton bitumé, parfois de vieilles boîtes à sardines… Là trouvent refuge des forains, des brossiers, des repasseurs de couteaux, des rétameurs de casseroles, des fabricants de paniers, des éleveurs de pigeons, des brocanteurs et des chiffonniers. Le prix des loyers varie de 3 francs par semaine à 5 francs par mois pour un terrain où une famille peu exigeante parvient à camper.
Le brocantage semble être une occupation répandue. On restaure du mieux qu’on peut des effets d’habillement pour les offrir aux amateurs, sur le « marché aux puces », près la Porte de Montreuil. Les chiffonnières du 13e viennent y vendre leur travail ; elles s’y rencontrent avec les biffins et chineurs de Belleville, de la rue des Amandiers et de la place de la Réunion. Toute la banlieue d’alentour, Montreuil, Bagnolet, les Lilas, concourent à la foule des acheteurs. C’est le pendant du marché aux ferrailles de la Porte d’Ivry.
Ce marché est à l’extrémité du territoire de Charonne. Comme le sol s’est abaissé, l’industrie a reparu. Voici des fabriques de coton, des brasseries, des chocolateries, des entreprises de transport, l’usine à gaz, le métropolitain. On parle de construire, vers la rue Saint-Blaise, une gare aux marchandises. En attendant la suite de ce projet, les abords du boulevard Davout sont occupés par une armée de chiffonniers dont beaucoup entassent des peaux de lapins. Ils trouvent à écouler leurs provisions chez les coupeurs de poils qui préparent les chapeaux. Comme on voit, l’ouvrier peut, en cet endroit, trouver sur place un salaire, et la région se distingue tout à fait, à ce point de vue, du reste de l’arrondissement. »
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