Trois cents ans d’histoire du pavillon Carré de Baudoin
par Philippe Dubuc de l’AHAV

Qu’est-ce qu’une Folie ?
Une Folie, du latin folium (feuille), désigne une résidence de campagne entourée d’un jardin arboré.
La noblesse et les riches parisiens aimaient posséder une maison de campagne facilement accessible mais éloigné de Paris, ville tumultueuse et sale. Ils s’y reposaient, donnaient des fêtes et y recevaient leurs amis ou leurs maîtresses. Des nombreuses Folies qui entouraient le Paris d’antan, il n’en reste que quatre dont deux dans le 20e arrondissement ; le pavillon Carré de Baudouin et l’Hermitage.
Un peu d’histoire
Nous ne connaissons pas bien l’histoire de l’origine de ce pavillon, on a retrouvé la trace d’un Claude François Follyé qui vendit le 15 mars 1714 à François Bourtil « une maison sise au village de Ménilmontant ». François Bourtil était conseiller d’Etat ordinaire et intendant des finances royales. Cette maison est décrite comme ayant deux étages, des jardins clos par un mur, une écurie avec remise pour carrosse et un logis pour le jardinier.
Ce bien devint finalement la propriété de Mme de Montandon qui la garda jusqu’à sa mort. Elle légua, pour des raisons qui nous sont inconnues, tous ses biens, y compris cette maison à « son bon ami » Nicolas Carré de Baudoin.
Nous ne savons pas grand-chose de Nicolas Carré de Baudouin qui hérita donc en 1770 de cette propriété. Les papiers notariés indiquent qu’il était « intéressé dans les affaires du roy », ce qui est fort vague. Une hypothèse est qu’il serait l’un des fermiers généraux du royaume.
Il demanda à un architecte de l’embellir et de l’agrandir. L’architecte qu’il choisit fut Pierre-Louis Moreau-Desproux, né à Paris en 1727. Membre de l’Académie Royale d’Architecture, maître général des bâtiments de la Ville de Paris, il fut chargé de reconstruire l’Opéra après l’incendie de 1763 et transforma les façades du Palais Royal sur la rue St Honoré. Il conçut de nombreux projets pour des clients particuliers.
Les travaux
L’architecte était un émule de Palladio, il s’inspira de son style et lança la vogue des maisons-temples. Andrea Palladio est un architecte de la Renaissance Italienne. Il est l’auteur d’un traité intitulé Les Quatre Livres de l’architecture qui a exercé une grande influence. Dans son traité d’architecture, Palladio suit les principes définis par l’architecte romain Vitruve dont l’architecture est basée sur des proportions mathématiques. Palladio concevait les élévations de ses villas, généralement construites sur trois niveaux, selon les façades des temples romains.
L’architecte Moreau-Desproux ne put pas suivre les règles données par Palladio, car il devait tenir compte des bâtiments existants, mais il a dessiné une façade palladienne en péristyle avec des colonnes de style ionique constituant un portique tétrastyle, c’est-à-dire comprenant quatre colonnes.
Ce genre de portique était utilisé par les Grecs pour des temples amphiprostyles, c’est à dire possédant des rangées de colonnes en façade mais sans colonne sur les côtés, ce qui est le cas du Carré Baudoin. L’ordre ionique se caractérise notamment par son chapiteau à volutes.
Nicolas Carré de Baudoin ne profita pas longtemps de cette résidence car il mourut en 1773 en laissant des dettes importantes. Le 12 avril 1776 la propriété fut vendue à Ignace Jourdain, avocat au Parlement et agent de change pour 21 200 livres.
L’acte de vente décrit la maison agrandie par Carré de Baudoin. Elle comprenait 13 chambres dont une suite, des garde-robes, une salle à manger, deux salons et de grandes caves. Les domestiques logeaient dans les combles. L’écurie pouvait accueillir jusqu’à 20 chevaux et plusieurs attelages. On y trouvait un grand jardin face à la façade et un autre derrière la maison.
Les frères Goncourt
En 1792 la propriété fut confisquée par la Révolution puis achetée par M. et Mme Tissot. Les frères Goncourt, qui étaient parents de Madame Tissot, y passèrent une partie de leur enfance. Edmond Goncourt évoque longuement dans son journal ce lieu enchanteur où il passa des temps heureux avec son frère :
La belle demeure seigneuriale du XVIIIe siècle, avec son immense salle à manger décorée de grandes natures morte, d’espèce de fruiteries tenues par des gorgiases flamandes, aux blondes chairs, qui étaient bien certainement des Jordaens ; avec ses deux ou trois salons, aux boiseries tourmentées ; avec son grand jardin à la française, où s’élevaient deux petits temples à l’Amour, et avec son potager aux treillis à l’italienne, farouchement gardé par le vieux jardinier Germain, qui vous jetait son râteau dans les reins quand il vous surprenait à voler du raisin ; et avec son petit parc et, au bout du parc, son bois ombreux d’arbres verts, où étaient enterrés le père et la mère de ma tante.
En 1838, Charles Delheid d’Amblève, brigadier des gardes du corps du comte d’Artois, devint propriétaire de la propriété et fit de cette demeure son habitation principale.
Il s’agit d’une notabilité de Ménilmontant, car il fut le propriétaire exploitant de la carrière de pierre à plâtre (gypse), dite d’Amérique, sur notre colline.

Les Filles de la charité de Saint Vincent de Paul
Émilie Mallet, fille de l’industriel Oberkampf et épouse de Jules Mallet, dirigeant de la banque Mallet, fut une grande philanthrope qui créa un asile des Petits Orphelins. Le 15 novembre 1852, elle confia l’asile des Petits Orphelins aux Filles de la charité de Saint Vincent de Paul, il fut transféré au Pavillon Carré de Baudoin qu’Émilie Mallet loua avec un bail de 6 ans.
En 1857 les Filles de la charité de Saint Vincent de Paul l’achetèrent ainsi que deux petites propriétés voisines.
L’établissement comprenait, un orphelinat d’environ 170 enfants de 2 à 12 ans, une école de jeunes filles, un ouvroir où des jeunes filles viennent travailler de 8 heures du matin à 16 heures, un patronage, un vestiaire pour des dons de vêtements et une pharmacie. Il était avant-gardiste pour l’époque car il recevait des filles et des garçons.
Le pavillon servait à l’administration, et les enfants vivaient dans des bâtiments situés dans ce que l’on appelait le « jardin du haut ».
Les travaux du baron Haussmann devant prolonger la rue de Puebla qui deviendra la rue des Pyrénées, entraînèrent l’expropriation du « jardin du haut » et la démolition des bâtiments de l’ancien orphelinat.
Grâce aux indemnités reçues et à des aides, les sœurs firent construire en 1865 un grand bâtiment de trois étages, avec une chapelle au milieu, pour remplacer et agrandir les anciens bâtiments. En 1907, les Filles de la Charité durent fermer l’école à la suite de la loi retirant aux congrégation le droit d’enseigner et les sœurs en profitèrent pour accueillir 30 orphelins supplémentaires.
Puis les sœurs, sous la tutelle de la ville de Paris, gèrent de 1971 à 1992 avec la ville de Paris un centre médicosocial et un foyer de jeunes travailleurs.

Ancien “Asile des petits-orphelins” devenu centre médico-social et foyer de jeunes travailleurs
Elles décident en 1992 de vendre cette propriété, un promoteur est intéressé, et les négociations commencent. Des associations, en particulier l’AHAV, se mobilisent pour la sauvegarde de ce patrimoine. Le pavillon a été inscrit au titre des monuments historiques par un arrêté du 19 octobre 1928 et, finalement, Paris fait valoir son droit de préemption. La propriété est alors achetée par la ville de Paris en 2003 et réhabilitée.
Aujourd’hui
En 2005, le jardin du Carré de Beaudoin de 1 800 m2 est ouvert au public et, en 2007, le pavillon est ouvert à son tour. Il offre différents équipements consacrés à l’art et à la culture sur 815 m2. Le grand bâtiment sur trois étages qui longe le jardin qui servit d’orphelinat aux sœurs accueille un centre d’aide social et un foyer pour jeunes.
Décembre 2021
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AHAV PARIS (ASSOCIATION D'HISTOIRE ET D'ARCHÉOLOGIE DU XXème ARRONDISSEMENT)