Le quartier de la Réunion des origines à aujourd’hui
par Philippe Dubuc de l’AHAV

Les origines
On ne voit sur les très anciens plans des environs de Paris, à l’emplacement du quartier de la Réunion actuel, aucune habitation mais quelques champs et beaucoup de vignes traversées par des chemins dont le chemin Vignoles. Dans la première moitié du 19e siècle, le futur quartier de la Réunion était encore indiqué comme faiblement urbanisé sur les cadastres, qui nomment deux lieux-dits : les Hautes-Vignoles et les Basses-Vignoles. Autour de la place du Trône, un hameau, appelé le Petit Charonne, comprenait quelques maisons et des tavernes. Le village de Charonne était le centre animé du territoire de Charonne.
La place de la Réunion, le mot « réunion » signifiant la réunion du Village de Charonne et du Petit Charonne, fut créée par un décret du 8 septembre 1849. Au centre de la place fut installée une fontaine circulaire, ornée d’une vasque supportée par trois putti hydrophores, œuvre de Carrier-Belleuse. Elle fut remplacée par un kiosque, puis la place retrouva sa fontaine en 1969. Un marché, qui a failli disparaitre, anime la place deux jours par semaine.
La rue de la Réunion fut ouverte en 1849, puis prolongée jusqu’au cimetière du Père Lachaise, ce qui donnait un lieu de promenade aux familles du quartier.
L’urbanisation
La commune de Charonne fut absorbée lors de l’agrandissement de Paris en 1869. Le quartier de la Réunion, qui avait été en partie épargné par l’industrialisation rapide et l’urbanisation de tout l’Est parisien, voit la construction d’ateliers et de manufactures, en particulier de très nombreuses menuiseries et ébénisteries. Signalons l’usine de bonbons Foulon, située entre la rue des Haies et la rue des Vignoles qui employait des centaines d’ouvrières : pour loger les ouvriers et leur famille, de nombreux logements furent construits.
L’urbanisation de cette zone sera freinée par la parcellisation du sol héritée des temps anciens. Le quartier est traversé par quatre chemins principaux, au nord la rue de Bagnolet, au milieu la rue des Vignoles et des Haies, au sud la rue d’Avron. Entre ces rues les parcelles sont étroites, disposées en lanières dans le sens de la plus grande pente, orientées vers le sud et perpendiculaires aux anciens chemins. Elles correspondent aux anciens vignobles. Elles sont petites car elles ont été divisées suite à des héritages successifs. Les expropriations furent donc longues et difficiles.
Le quartier était pauvre et les constructions de très mauvaise qualité. Alexis Martin faisait la description suivante du quartier « le long des chaussées déformées, des chemins fangeux, des sentiers impraticables, des ruelles obscures bordées de constructions chancelantes. »
Quelques rectifications de rue et des expropriations eurent lieu pour permettre la construction d’immeubles de rapport, mais elles furent limitées et l’habitat de type rural qui prédominait survécut plus longtemps dans le quartier de la Réunion que dans les autres quartiers de l’Est parisien. Les premières opérations immobilières d’importance datent des années 1970, mais il faudra attendre la création de la ZAC pour voir le quartier se transformer profondément.

La ZAC de la Réunion
D’une superficie de 4,5 ha, la ZAC Réunion est située dans une zone comprise entre les rues des Pyrénées, des Vignoles, d’Avron et de Buzenval. Sa création remonte au 15 décembre 1987.
En 1979, la ville avait lancé une OPAH à l’intérieur d’un périmètre de plus de 20 ha ; dans cette procédure, le bâti est conservé et les propriétaires sont incités par des aides publiques à effectuer des travaux. Mais cette opération n’a pu être menée à bien, notamment à cause des coûts de réhabilitation trop élevés, les immeubles étant très dégradés.
En conséquence, par délibération des 14 et 15 décembre 1987, le Conseil de Paris a approuvé la création de la ZAC Réunion située au sud de la place de la Réunion et au nord de la rue d’Avron. Aux termes d’un traité de concession du 13 décembre 1988, la Ville de Paris a chargé de cette opération d’aménagement la SAEMAR Saint-Blaise, à laquelle s’est substituée la SEMAVIP.
Les habitations étaient vétustes, le secteur comportait encore beaucoup de petits ateliers, le parcellaire était découpé en lanières étroites qui rappelaient leur origine rurale et les voies étaient souvent très exiguës (entre 2 et 4 mètres), avec des impasses desservant plusieurs îlots.
Quelques années auparavant, on aurait tout rasé pour faire du neuf, mais les temps avaient changé. Il fut décidé de rénover tout ce qui pouvait l’être, on conserva les rues existantes, certaines furent agrandies et d’autres créées, un espace vert de 5000m2 fut créé et les immeubles ne sont que de 3 à 5 étages. Certains passages (Rançon, Satan, Saint-Pierre, Poule) ont été réhabilités et le quartier s’est transformé en respectant, dans la mesure du possible, les traces du passé. Un effort a été fait pour que le quartier ne soit pas uniquement constitué de logements et pour y retrouver une zone d’activité principalement constituée d’ateliers. Les derniers travaux de la ZAC furent achevés en 2007. La ZAC a nécessité la démolition d’environ 400 logements et d’environ 12 500 m² de locaux d’activités trop vétustes pour être conservés. 576 logements sociaux et 110 logements étudiants furent construits ou rénovés ainsi que de nombreux équipements publics.
En 1919 les Salésiens prirent la direction du patronage de Ste Anne, du nom de la protectrice des ébénistes nombreux dans le quartier, et ils construiront en 1937 la grande église du quartier St Jean de Bosco.
Les luttes
Dans ce quartier historiquement engagé à gauche, des associations, en particulier l’association IDÉE Réunion créée en 1989, se sont mobilisées pour défendre les intérêts de la population du quartier face aux pouvoirs publics et faire en sorte que l’esprit du quartier soit conservé.
On trouve toujours au 33 rue des Vignoles la Confédération Nationale du Travail : ce local historique témoigne de la mémoire du mouvement ouvrier (une plaque commémorative fut apposée le 7 février 2009 en hommage aux travailleurs d’origine espagnole). Lieu culturel alternatif, il fut sauvé de la démolition au prix de luttes mémorables, et il poursuit sa lutte pour le communisme libertaire. Suite à des incendies d’hôtels meublés ayant entrainé la morts de plusieurs personnes, des militants squattent un immeuble au 67 rue des Vignoles et créent une association Un logement d’abord.
Elle se transformera, en novembre 1986, en Comité du mal-logé qui y a installé son premier siège. Un bistrot, rue des Vignoles, « A la Vierge de la Réunion » célèbre le souvenir de Louise Michel, la vierge rouge.
Les habitants hier et aujourd’hui
Le quartier deviendra comme tout l’Est parisien, à partir de 1830 une zone de peuplement ouvrier. Dans les premiers temps ce seront des paysans venant chercher du travail dans la grande ville, puis des Européens, plus tard ce sera le tour des Maghrébins et des Africains. Les Italiens furent une composante importante de cette émigration, la plupart étaient originaires d’Émilie Romagne, ils travaillaient surtout dans le bâtiment, et leurs femmes qui les avaient rejoint travaillaient souvent dans les manufactures voisines. Après une cohabitation parfois difficile avec les habitants du quartier, ils s’intégrèrent parfaitement. La configuration des parcelles, avec ses bâtiments bas reliés par des chemins étroits se terminant souvent par un renflement permettant la création d’un minuscule jardin, permettait des relations étroites entre les habitants, tout le monde se connaissait, tous partageaient la même vie difficile.
La rénovation du quartier et la disparition des usines et des ateliers a entraîné une transformation du quartier. La population ouvrière a presque disparu, beaucoup d’artistes et de cadres sont venus s’installer, le quartier a en grande partie perdu son caractère populaire, mais il reste l’un des quartiers les plus vivants de Paris.

Juin 2019
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