Le cimetière du village de Charonne
par Philippe Dubuc de l’AHAV
Un peu d’histoire
Saint Germain venant d’Auxerre ou de Sens, lors de son premier trajet vers la Bretagne, accompagné par saint Loup, évêque de Troyes, aurait rencontré et béni à Charonne, vers l’an 430, une fillette qui deviendra sainte Geneviève la patronne de Paris. Un oratoire, qui allait devenir l’église Saint-Germain-de-Charonne, fut élevé au lieu de cette rencontre, à l’angle de la rue St-Blaise et de la rue de Bagnolet. Cette église, dont les constructions encore visibles datent du XIIème siècle, est entourée par son cimetière situé entre la rue de Bagnolet et la rue du Parc de Charonne.
Le décret impérial sur les sépultures, promulgué en 1804 par Napoléon Bonaparte, décrète que les tombes doivent être mises en dehors des villes.
Pour une raison inconnue, l’église Saint-Germain-de-Charonne est la seule église de Paris, avec l’église Saint-Pierre-de-Montmartre, à rester bordée par son ancien cimetière.

Le cimetière du village de Charonne
Le cimetière
Pendant des siècles un cimetière était un lieu sacré, mitoyen à l’église, et béni par l’évêque lors de la consécration de l’église. Les membres importants du clergé et la noblesse locale voulaient, pour être le plus proche possible de Dieu, se faire ensevelir dans l’église ou, s’il n’y avait pas de place disponible, le long de son mur à l’extérieur. Plusieurs curés de la paroisse de Charonne y sont d’ailleurs enterrés. Les pauvres allaient dans une fosse commune.
La superficie du cimetière de Charonne a changé au cours des siècles, son dernier agrandissement date de 1859. Sa superficie actuelle est de 41 ares et il contient environ 650 tombes.
On a découvert en 1897, lors de la construction du réservoir d’eau potable, situé en face du cimetière, de l’autre côté du chemin du Parc-de-Charonne, un grand nombre d’ossements provenant de Fédérés tués au cours des derniers combats de la Commune de Paris en 1871 et enterrés dans une fosse commune avec leurs uniformes. Ils sont maintenant inhumés le long du mur du cimetière, et une plaque rappelle leur souvenir.
De nombreuses personnalités sont enterrées dans ce cimetière, nous n’en citerons que quelques-unes.

François Bègue dit Magloire
En haut du cimetière, on voit un monument funéraire décoré à sa base d’une grappe de raisin, et surmonté d’une statue en bronze représentant Jean-Jacques Rousseau. Il aimait se promener dans la colline de Belleville, mais ce n’est pas là qu’il est enterré. Cette statue fut récupérée par son ami Herbeaumont.
Il s’agit de la tombe de Bégue dit Magloire, né probablement vers 1750, décrit comme Peintre en bâtiment, Patriote, Poète, Philosophe et secrétaire de Monsieur de Robespierre.

Bégue a travaillé comme serrurier avec son ami Herbeaumont, mais il était surtout un rebouteux célèbre dans le village de Charonne et n’a jamais été le secrétaire de Robespierre.
Il aurait créé une rose appelée « Magloire ». On raconte que prévoyant sa mort, il s’était confectionné lui-même et sur mesure, le cercueil qui lui servirait de lit ultime.
Le père Magloire aimait la vie et fêter avec ses amis. Il voulait que le vin coule à flot et qu’un repas copieux fût servi le jour de son enterrement.
Il mourut en 1837. Une chanson nous raconte qu’il avait alloué à ses amis une somme de cinq francs chacun, pour qu’ils célèbrent joyeusement sa mort.
Il nous en reste les paroles.
Il nous faut chanter à la gloire
De Bègue François-Eloi
Ami rare et sincère
Fit mention dans son testament
Qu’il fut enterré en chantant
Pour le fêter en bon vivant
Il nous laissa chacun cinq francs
En vrais disciples de Grégoire
Versons du vin et puis trinquons
Buvons ensemble à sa mémoire
C’est en l’honneur de son trépas
Qu’il a commandé ce repas
Daniel Milhaud
Daniel Milhaud, mort en 2014, est le fils du compositeur Darius Milhaud. Il était peintre, sculpteur et céramiste et conçut une tombe étonnante, surmontée d’une de ses sculptures avec une épitaphe pleine d’humour qui intrigue les promeneurs : nez vert more
Cela pourrait signifier never mort, c’est à dire jamais mort.

Gauthier et Vincent Malraux et leur mère
La compagne d’André Malraux, Josette Clotis, est enterrée dans une tombe proche de celle de Daniel Milhaud ainsi que ses deux fils, Gauthier Malraux et Vincent Malraux, morts ensemble dans un accident de voiture en 1961. La présence de cette tombe est l’une des raisons qui a poussé André Malraux à intervenir pour la sauvegarde d’une partie du village de Charonne dont la démolition totale était programmée, pour y ériger 15 tours de 40 étages.
Robert Brasillach
Une tombe, toujours fleurie, est celle de Robert Brasillach né en 1909 et mort le 6 février 1945. Ce fut un homme de lettres et journaliste français, surtout connu pour son engagement politique à l’extrême droite puis au fascisme. Il fut le rédacteur en chef du journal antisémite, pro-nazi et collaborationniste, Je suis partout.
Contrairement à Céline qui avait fui la France par peur d’une condamnation, il resta en France, fut arrêté et jugé pour « intelligence avec l’ennemi », condamné à mort et fusillé.
Après sa condamnation une pétition, signée par de grands artistes comme Paul Valery, Paul Claudel, François Mauriac, Albert Camus, Colette, et bien d’autres, demanda au général de Gaulle sa grâce, car, disaient-ils, il n’avait fait que proclamer ses idées.
De Gaulle refusa la grâce et il fut fusillé.
De Gaulle aurait déclaré :
François Mauriac m’avait écrit qu’une tête pensante ne doit pas tomber. Et pourquoi donc, ce privilège ? Une grosse tête est plus responsable qu’une tête de piaf ! Brasillach était intelligent. Il avait du talent. Ce qu’il a fait est d’autant plus grave………Quand vient l’heure de la justice, il doit payer.
Robert Brasillach fut d’abord inhumé au cimetière du Père Lachaise puis au cimetière de Charonne qu’il avait décrit dans un roman, « Les Sept Couleurs ». Chaque année, le 6 février, un mouvement d’extrême droite, le Cercle franco-hispanique, organise un dépôt de gerbes sur sa tombe.
A côté de la tombe de Brasillach se trouve la tombe de son beau-frère, Maurice Bardèche. Né en 1907, c’est un universitaire qui épousa Suzanne Brasillach, sœur de Robert. Dans les années 1930 il collabora aux revues d’extrême droite animées par Brasillach et Maulnier. À la Libération, arrêté car proche de Brasillach, il fut relâché, alors que son beau-frère fut fusillé.
Violemment antisémite, il est l’un des fondateurs du négationnisme en France.
Continuons avec une figure généreuse et résistante, Marie de Miribel.
Marie de Miribel
Marie de Miribel, née en 1872 et morte en 1959, fut une infirmière et femme politique française. Elle est la fondatrice de l’œuvre de la Sainte Croix Saint-Simon et une résistante pendant la Seconde Guerre mondiale. Issue d’une ancienne famille noble, elle fit ses études au couvent de la Visitation mais, bouleversée par la pauvreté, le nombre de malades à secourir et l’insalubrité des logis, elle vécut à Charonne et y développa des œuvres sociales. En 1906, elle ouvrit la « Maison de l’Union », et en 1912, elle fit construire l’hôpital de la Croix-Saint-Simon, et consacra sa vie aux malades et aux pauvres tout en s’engageant très tôt dans la résistance contre les occupants. Elle était surnommée « la sainte du quotidien ».
Marie de Miribel mourut le 7 novembre 1959. Elle fut enterrée revêtue de son uniforme d’infirmière de 1914-1918, sans décoration, car elle avait refusé la croix de guerre et la Légion d’honneur, ayant pris comme devise « honneur, pas d’honneur ».
Notre quartier lui a rendu hommage en donnant son nom à une place et à une station du tramway.
Nous vous recommandons de visiter ce cimetière, lequel, s’il n’a pas des monuments prestigieux, comme celui du Père Lachaise, a le charme d’un cimetière villageois.
Novembre 2022

AHAV PARIS (ASSOCIATION D'HISTOIRE ET D'ARCHÉOLOGIE DU XXème ARRONDISSEMENT)