Maurice Chevalier, une jeunesse à Ménilmontant

Maurice Chevalier, une jeunesse à Ménilmontant

par Philippe Dubuc de l’AHAV

 

Une enfance misérable

Deux grands artistes, Édith Piaf et Maurice Chevalier, sont nés et ont eu une enfance misérable dans le 20e avant de connaître un immense succès.

Les deux enfants du 20e

Les deux enfants du 20e

Maurice Chevalier naît le 12 septembre 1888, à Ménilmontant, au 27 rue du Retrait. Ses parents sont ouvriers, son père est peintre en bâtiment et sa mère passementière. Il a deux frères plus âgés que lui.

Peu de temps après sa naissance, ses parents emménagent dans un minuscule logement de deux pièces au 15 de la rue Julien-Lacroix. Il va à l’école rue Boyer. Alors qu’il est âgé de 8 ans, son père, alcoolique, quitte le domicile, abandonnant sa femme et ses trois enfants.

L’aîné, Charles, devient, à 18 ans, le chef de famille.

Les deux frères les plus jeunes, Maurice et Paul, qui est apprenti graveur sur métaux, sont proches l’un de l’autre et très attachés à leur mère (qu’ils surnomment « la Louque »).
Après le départ de leur père, ils sont dans une grande pauvreté. Pour pouvoir nourrir ses trois enfants leur mère travaille en permanence. Elle est ouvrière en passementerie et elle complète ses maigres revenus en faisant des ménages. Très fatiguée, elle doit être hospitalisée à l’Hôtel-Dieu de Paris pendant plusieurs semaines. Maurice Chevalier qui a alors 9 ans est placé à l’hospice des Enfants assistés. Il retourne au domicile familial lorsque sa mère sort de l’hôpital.

Quelques semaines après la sortie de la mère de famille de l’hôpital, son frère, Paul Chevalier est promu ouvrier par son employeur. Il touche désormais sept francs par jour, soit quarante-deux francs par semaine. Ce nouveau salaire, ajouté à celui de leur mère, permet aux Chevalier de déménager du troisième étage de leur immeuble vers le premier, dans un appartement avec une fenêtre sur la rue.

Maurice Chevalier entre à l’école communale de la rue Julien-Lacroix, dans laquelle il reste jusqu’au certificat d’études. Sa famille et lui vont tous les samedis et souvent le dimanche voir des spectacles au Palais du Travail et au cirque.

Fasciné par les enfants acrobates, Maurice voudrait le devenir lui aussi afin d’aider sa mère. Après l’école, il s’essaye avec les enfants du quartier à l’acrobatie sur les tas de sable de la rue Sorbier. Mais ce sera vite l’échec et sa mère le persuade d’abandonner cette idée, il décide alors de devenir chanteur.

Mais la famille est très pauvre, ayant obtenu son certificat d’études, il faut qu’il travaille et entre en apprentissage. Son frère le fait engager dans l’entreprise pour laquelle il travaille afin qu’il y apprenne la gravure sur métaux mais il sera vite renvoyé. Il essaye plusieurs professions, il est tour à tour apprenti menuisier, électricien, peintre sur poupées, imprimeur, commis marchand de couleurs. Enfin il travaille dans une fabrique de punaises. Payé au millier de punaises fabriquées, il gagne jusqu’à dix francs par semaine.

Ses débuts de chanteur

Il se rend chez un libraire et y achète deux partitions intitulées V’là les croquants et Youp Youp Larifla qui font partie du répertoire d’un chanteur de genre comique paysan nommé Carlos. Il répète allant jusqu’à imiter la gestuelle du chanteur. Au Café des Trois Lions, sur le boulevard de Ménilmontant, l’exploitant consent à le laisser chanter, mais précise qu’en fait de salaire, il n’aura droit qu’à un café au lait. Nous sommes en 1900 et Maurice Chevalier a 12 ans.

Il continue à travailler dans la fabrique de punaises mais tous les samedis et dimanches il continue de se produire au Café des Trois Lions. Puis il est engagé dans une salle des fêtes nommée Élysée-Ménilmontant. Il ne touche toujours aucun salaire.

Il se présente au Casino des Tourelles pour une audition. On lui dit que s’il plaît, il sera pris pour une ou deux semaines et rémunéré. S’il ne plaît pas, ses frais d’omnibus lui seront remboursés.

Maurice Chevalier à ses débuts

Maurice Chevalier à ses débuts

Il est engagé et chante le jeudi, samedi, dimanche et lundi soir pendant deux semaines payées douze francs chacune, soit deux francs de plus qu’une semaine à la fabrique de punaises. Il alors doit arrêter son travail pour se consacrer à la recherche de chansons et au travail de son numéro. Sa mère y consent à condition qu’il retourne à l’atelier dans le cas où il se retrouverait sans engagement.

Tels sont les difficiles début de la carrière de Maurice Chevalier mais, à partir de 1903, quelques succès arrivent. Il a alors quinze ans.

Son frère, Paul, quitte le foyer familial. Maurice Chevalier et sa mère ne sont plus que tous les deux désormais, et il prend ses responsabilités très au sérieux : « Mon adoration pour elle était totale et le fait de savoir qu’elle dépendait de moi seulement et de mon travail me donnait le sens exact de ma grave responsabilité ». Il travaille énormément et multiplie les engagements.
Les temps sont durs et parfois laquelle il accepte de chanter dans un café pour trois francs par jour, plus l’argent obtenu en mendiant auprès du public. Il songe même à arrêter sa carrière pour redevenir apprenti. Heureusement on lui propose de chanter au Casino Montparnasse ainsi qu’au Casino Saint-Martin qui sont les plus prestigieuses salles de musique populaire de l’époque et il y est très apprécié. Il décide de moderniser ses chansons en y ajoutant tout un ensemble de fantaisies corporelles, mêlant danse et sport, avantagé par ses débuts acrobatiques, et ses talents de comédien.

La renommée

Le succès arrive enfin et il est constamment à l’affiche de nombreux établissements, à Paris où en province. Il gagne désormais une moyenne de 80 francs par jour.

Il devient aux Folies Bergère le partenaire de danse de Mistinguett dans une scène comique nommée La valse renversante. Au fil des répétitions, ils se rapprochent et débutent une relation qui durera une dizaine d’années. D’elle, il dira qu’elle est la seule femme qu’il ait vraiment aimée.

Son succès est croissant et il multiplie les engagements à Paris et en province.

Blessé puis prisonnier pendant la guerre de 1914-1918, il apprendra l’anglais auprès d’un sergent britannique.

A partir de 1928, il commence une carrière internationale et a un immense succès aux États-Unis sur scène et au cinéma ou il tourne de nombreux films.

Il retourne en France en 1935. Il termine sa carrière à Paris en 1968 au Théâtre des Champs-Élysées.

Affiche Maurice Chevalier

L’homme

Il a un grand amour de la vie, il écrit dans ses mémoires :

Mon côté à moi de la vie était le côté de la rue qui était ensoleillé.

Son grand succès « Dans la vie faut pas s’en faire », illustre ce côté de son caractère.

Je n’ai pas un caractère
A me faire du tracas
Croyez-moi sur terre
Faut jamais s’en faire
Moi, je ne m’en fais pas

Mais il est aussi sujet à de profonds dépressions et à la tentation du suicide.
La mort de sa mère, à laquelle il dédia des chansons, l’affecta terriblement.
Le 7 mars 1971, il tente de se suicider en avalant une grande quantité de barbituriques et en se tranchant les poignets en laissant un mot :

Mes chers enfants, j’ai eu la plus belle carrière dont a pu rêver un gosse de Ménilmontant. Mais j’ai une fin de vie pitoyable. Je vous demande pardon. Vous êtes tous sur mon testament. Nous nous reverrons un jour là-haut. Je vous embrasse, Maurice.

Il est sauvé mais mourra quelque mois plus tard à l’âge de 83 ans.

Il conserve toute la vie la gouaille du quartier de son enfance qu’il chante dans :
La marche de Ménilmontant

J’ai la chance de chanter
Un p’tit coin pour moi sans égal :
Les gars d’Ménilmontant
Sont toujours remontants
Même en redescendant
Les rues de Ménilmuche
Ils ont le cœur ardent,
Le cœur et tout l’restant
Tant qu’ils s’en vont chantant:
Ménilmontant !

Une place Maurice Chevalier, située à côté de la rue de Ménilmontant, nous rappelle ce grand artiste.

Place Maurice Chevalier

Place Maurice Chevalier

Ces articles devraient aussi vous intéresser

Le 20e, arrondissement de l’aéronautique !

La CNT de Barcelone à la rue des Vignoles

Saint-Jean-Bosco va ressusciter !

Un mystère du mausolée Demidoff enfin éclairci

Les Kabyles du XXème

L’invention sociale ou la croisade d’Ambroise Croizat

La Porte de Montreuil : un passé pour quel futur ?

L’histoire du télégraphe optique des hauts de Belleville.

L’église Notre Dame de la Croix de Ménilmontant, histoire et architecture.

Histoire des vignes du plateau de Ménilmontant

Un vrai Bellevillois, Henri Krasucki

La lente intégration de l’Est parisien à Paris après l’« annexion » de 1860

Femmes dans la Commune … un engagement fort

1955, la rue du Groupe-Manouchian

Histoire des lignes de métro 3 et 3bis

Le premier maire du 20e arrondissement : Léon Morel-Fatio

Trois cents ans d’histoire du pavillon Carré de Baudoin

La ferme urbaine de Charonne

Eugène Belgrand et l’Est parisien

L’histoire du crématorium-columbarium du Père-Lachaise

Souvenir du 20e industriel, l’ensemble Continsouza

Les châteaux du 20e arrondissement

Chapeaux, casquettes et chapeliers dans l’Est parisien

La Commune de 1871. Une relecture : entretien avec les auteurs du livre

Plongez dans le Belleville du début du siècle

Le 10 août 1903 : la catastrophe du métro Couronnes

Les transports ferroviaires dans le 20ème

Le territoire de Charonne des origines à 1800

La Petite Ceinture dans le 20ème arrondissement

La Semaine sanglante dans le 20ème

Les origines du logement ouvrier dans le 20ème

Le quartier de la Réunion des origines à aujourd’hui

1918 et après ? Commémorer les morts dans le 20ème arrondissement

Le pasteur Sully Lombard

Louis-Michel Lepeletier de Saint-Fargeau

La rue des Pyrénées