Le couvent de la rue de Ménilmontant

Le couvent de la rue de Ménilmontant

par Philippe Dubuc de l’AHAV

 

Au XVIIe siècle se trouvait, au 145 rue de Ménilmontant, une vaste propriété, avec un grand jardin, dont Prosper Enfantin était le propriétaire. Ce domaine, alors éloigné de la barrière de Paris, était situé au milieu de cultures maraichères, de vignes et de jardins. Une cour était flanquée de deux bâtiments. A l’intérieur se trouvaient plusieurs salons, de nombreuses chambres et toutes les facilités nécessaires.
Le jardin avait une allée de cent mètres de longueur de tilleuls, de très beaux arbres ainsi qu’une chapelle. Une écurie pouvant accueillir douze chevaux complétait le tout.

Maison des Saints-Simoniens, 145 rue de Ménilmontant, Paris 20e, Paris Musées

Maison des Saints-Simoniens, 145 rue de Ménilmontant, Paris 20e, Paris Musées

Ce fut le couvent des Saint-Simoniens qui, bien qu’oubliés aujourd’hui, eurent une très grande importance et que certains considèrent à l’origine du socialisme.

Le comte de Saint-Simon

Le fondateur du saint-simonisme est le comte de Saint-Simon, né et mort à Paris (1760-1825), il fut un militaire, un économiste et un philosophe visionnaire dont les idées eurent une très grande influence sur les idéologies du XIXe siècle. L’économiste André Piettre le décrit par la formule : « le dernier des gentilshommes et le premier des socialistes ».

Claude-Henri de Rouvroy de Saint-Simon

Le comte de Saint-Simon

Adepte des idées nouvelles, le jeune gentilhomme s’engage à 17 ans dans l’armée de libération des États-Unis, aux côtés de La Fayette. Pendant la Révolution française, abandonnant sa particule, Saint-Simon, associé à l’ambassadeur de Prusse à Londres, se lance dans une activité de spéculation sur les biens nationaux. En 1798, avec l’argent gagné, il s’installe à Paris et suit alors les cours de physique de l’École polytechnique, puis il prend des cours de biologie et de physiologie.

Il laisse une importante œuvre philosophique et politique. À sa mort, le 19 mai 1825, il est peu connu. Ses obsèques, purement civiles, ont lieu au cimetière du Père-Lachaise. Sa famille est absente, mais plusieurs de ses amis et disciples sont présents.

La conception philosophique de Saint Simon

L’idée à la base de la conception philosophique de Saint Simon est la confiance dans le progrès. Il désire la suppression des privilèges de la noblesse et de la royauté qui vivent aux dépens de la nation, et s’oppose à tout privilège et droit de naissance.

Il veut passer d’une aristocratie de naissance à une aristocratie de talents. Il préconise une société fraternelle dont les membres les plus compétents auraient pour tâche d’administrer la France le plus utilement possible, chacun devant pouvoir grimper dans l’échelle sociale et arriver au premier rang en fonction de ses mérites, afin de créer un pays prospère, où régneraient la solidarité, l’intérêt général, la liberté et la paix.

Il considère que le bien-être de la population repose sur l’industrialisation du pays et que l’industrie doit prendre le pas dans la société. Les industriels sont invités à former un parti et à prendre le pouvoir.
Des saint-simoniens sont à l’origine de grands travaux, comme le percement du canal de Suez (Ferdinand de Lesseps), la construction du palais de l’industrie (Alexis Barrault), le développement des voies ferrées (Legrand), de banques permettant le financement du développement industriel et la création de l’École centrale de Lyon.

Le Nouveau Christianisme

Le dernier ouvrage de Saint Simon, publié après sa mort, se veut un nouveau christianisme. Le saint-simonisme est une religion naturelle rationaliste fondée sur la croyance que la loi de gravitation est le fondement de toutes choses.
C’est une religion sans monothéisme, une idéologie spirituelle, sociale, rationaliste et scientifique qui vise à améliorer l’existence de la classe la plus pauvre.

Auguste Comte (1798-1857)

Auguste Comte, fut le secrétaire de Saint Simon entre 1817 et 1824 et utilisa les travaux de celui-ci pour fonder une doctrine philosophique appelée « loi des trois états » (l’état théologique ou fictif, l’état métaphysique ou abstrait, enfin, l’état scientifique ou positif).

Prosper Enfantin

Prosper Enfantin (1796-1864), dit « le Père Enfantin », veut développer le saint simonisme. A la mort de Saint-Simon, il crée en 1825, avec Olinde Rodrigues un journal, « Le Producteur » pour diffuser les idées saint-simoniennes.

Le premier numéro porte pour épigraphe une phrase du maître :

L’âge d’or, qu’une aveugle tradition a placé jusqu’ici dans le passé, est devant nous.

Enfantin Chef de la Religion Saint Simonienne - estampe

Enfantin Chef de la Religion Saint Simonienne

C’est un entrepreneur très actif, plein d’idée et l’un des premiers à imaginer la construction du canal de Suez et à œuvrer pour le développement du chemin de fer en France ; il crée, en 1845, « l’union pour les chemins de fer de Paris à Lyon » dont il est l’un des plus importants actionnaires.

En l’année 1828, le mouvement des disciples de Saint-Simon tourne à la secte. Enfantin, se déclare être le descendant de saint Paul ; lui et un autre disciple se font nommés « Pères suprêmes, tabernacle de la loi vivante ainsi créée ». Enfantin et une quarantaine de ses fidèles se retirent dans le couvent des saint-simoniens rue de Ménilmontant. La petite communauté, où ne sont pas admises les femmes, suit une règle établie par Enfantin et par Chevalier, qui les soumet notamment à un vœu de « célibat provisoire pour couper court aux rumeurs qui circulent sur les mœurs saint-simoniennes ». Il se consacre également à la rédaction de l’ouvrage qu’il considérera comme l’œuvre de sa vie, « le Livre Nouveau », qui cherche à trouver la vérité par des formules mathématiques.

Il est enterré au cimetière du Père Lachaise.

Tombe de Prosper Enfantin au Père Lachaise

Tombe de Prosper Enfantin au Père Lachaise

La fin du couvent de Ménilmontant

L’ouverture de la petite communauté des Saint-Simoniens deux fois par semaine au public attire aussi bien les foules que l’attention des autorités.

Les moines de Ménilmontant ou les capacités saint-simoniennes

Distribution des tâches chez les saint-simoniens, Ménilmontant, 1830

Celui qu’ils appellent « le Père » et des disciples sont accusés d’outrage à la morale et aux bonnes mœurs. Le procès se tient en août 1832, ils sont déclarés coupables, et la dissolution de la société des Saint-Simoniens est ordonnée. Certains partent en Égypte, et le couvent est vendu en 1835.

L’ancien couvent est transformé en 1844 en maison de retraite, puis divisé en petits logements. En 1900 des socialistes y viennent encore en pèlerinage. Les derniers grands arbres marronniers et acacias centenaires sont abattus au cours des années 1930 et il ne reste du couvent qu’un square et deux bâtiments.

Le square des Saint-Simoniens - Paris 20e

Le square des Saint-Simoniens

L’influence des Saint-Simoniens

Le saint-simonisme exerça une influence considérable malgré le peu de temps d’activité de ce mouvement :

  • Le féminisme : Ils revendiquent l’égalité entre les hommes et les femmes. Des femmes sont au sommet de la hiérarchie du mouvement. Un soupçon d’immoralisme flotte sur le mouvement, la « femme libre » étant rapidement assimilée à la femme publique : c’est une des raisons invoquées par les autorités publiques pour intenter un procès au mouvement saint-simonien.
    C’est grâce aux appuis des saint-simoniens que Julie-Victoire Daubié est la première femme à se présenter, avec succès, au baccalauréat en 1861.
  • L’anticolonialisme
    Enfantin  dénonce les méthodes du général Bugeaud et propose un programme d’équipement et une politique généreuse fondée sur un partage des ressources et des responsabilités.
  • La révolution industrielle
    L’importance du développement économique (industrie, banques, transports ferroviaires et maritimes, assurances, exploitation des mines) est l’une des bases du saint-simonisme. Les idées saint-simoniennes dans l’économie, sont d’ailleurs adoptées par Napoléon III.
  • Le socialisme
    Saint-Simon inspire des utopistes, comme Charles Fourier ou Proudhon. 
    Karl Marx emprunte la notion de classe à Saint-Simon, certains concepts et certaines formules au saint-simonisme. C’est la raison pour laquelle, pendant la période soviétique, la statue de Saint-Simon figure aux côtés de celle de Lénine.

Le saint-simonisme, loin de s’éteindre en 1833, a porté les idées forces du XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui.

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