Des fortifications au périphérique
par Philippe Dubuc de l’AHAV
L’enceinte de Thiers
Pendant des siècles Paris s’est entourée de murs pour se protéger des envahisseurs. La première enceinte est probablement une palissade en bois autour de l’île de la Cité. Au fur et à mesure de sa croissance, l’enceinte gauloise est remplacée par trois enceintes médiévales puis par l’enceinte de Louis XIII, dite des « Fossés Jaunes ».
En 1784, le ministre Calonne décide de faire entourer la ville de Paris par une enceinte destinée non pas à la défense, mais à la perception de l’octroi, impôt prélevé sur les marchandises entrant dans la ville. Le tracé de cette enceinte, dite des « fermiers généraux », correspond aux boulevards actuels de Charonne, de Ménilmontant et de Belleville.
En 1840, on commence la construction d’une muraille défensive entourant Paris, car on pensait à l’époque de Louis Philippe qu’une enceinte fortifiée protégerait Paris d’une attaque ennemie. Elle prend le nom « d’enceinte de Thiers », premier ministre à l’époque.

Adolphe Thiers
L’enceinte englobe une superficie totale de 78 km2 et s’étend sur 33 km de long, en suivant de près les limites actuelles de la commune de Paris.
Appelée « les fortifications », cette enceinte est constituée de 94 bastions, de portes, de paternes et de barrières. Elle est composée selon les règles de l’époque et comprenait, en allant de l’extérieur vers la ville, un glacis de 250m de large, puis le mur de contrescarpe, un fossé de 40 mètres de large, le mur d’escarpe un rempart de 10 m de hauteur et un parapet de 6 mètres de large.

L’enceinte de Thiers
Une rue intérieure, dite « rue militaire », permet l’approvisionnement en hommes et matériels des différents points de l’enceinte ; elle est ultérieurement secondée par une ligne de chemin de fer, la ligne de la petite ceinture.

La porte d’Avron
Les bastions comportent chacun plusieurs pièces d’artillerie. Il reste peu de vestiges de cette enceinte, il reste cependant le poste de garde du bastion n°17 au 154 boulevard Davout.
L’enceinte est critiquée dès sa construction. Les progrès de l’artillerie font que, dès 1882, son inutilité est manifeste et on envisage son démantèlement. Déclassées par la loi du 19 avril 1919, les fortifications sont progressivement détruites, jusqu’en 1929.
Que faire de cet immense espace en bordure de Paris qui, dès 1890, est occupée par des baraques en bois servant de domicile à des miséreux ? Près de 30 000 personnes y vivent dans des conditions désastreuses.
Une ceinture verte
De multiples projets furent étudiés pour l’utilisation des terrains après le démantèlement de l’enceinte. Adolphe Alphand fut appelé en 1855 par le baron Haussmann pour diriger le nouveau service municipal des Promenades et Plantations. Il resta en service sous Thiers et aurait voulu réaliser une grande ceinture verte entourant Paris, avec des hôtels et lieux d’amusement. Ce projet ne verra pas le jour. D’autres projets seront étudiés comme celui de Dausset qui voulut transformer la zone en parcs et jardins, la grevant d’une servitude non plus « défensive » mais « hygiénique ».
Le boulevard des Maréchaux
En 1864, le projet de Haussmann de créer un boulevard de ceinture large de 40 m, à l’emplacement de la rue militaire, est déclaré d’utilité publique mais les travaux furent très longs. Le déclassement des fortifications, en 1919, permet l’achèvement de cette rocade au début des années 1920. Ces boulevards, appelés boulevard des Maréchaux, car ils ont le nom de 18 des maréchaux du Premier Empire, drainent rapidement une forte circulation et sont un grand succès.
Nos deux maréchaux
Deux portions de ces boulevards sont situées dans le 20e, le boulevard Mortier et le boulevard Davout. Ces deux maréchaux sont enterrés au cimetière du Père-Lachaise. Qui étaient ces grands soldats ?

Adolphe Édouard Casimir Joseph Mortier, duc de Trévise
Édouard Mortier est né en 1768 et mort en 1835. Entré dans la carrière militaire en 1791, il participe aux guerres de la Révolution sur le front ouest et est élevé au grade de général de division en 1799. Il conquiert le Hanovre en 1803, et est fait maréchal d’Empire en 1804.
Mortier, devenu duc de Trévise, est envoyé en Espagne comme commandant du Ve corps et reste quatre ans dans la péninsule ibérique. Puis il est rappelé en 1812 en prévision de l’invasion de la Russie et dirige la jeune garde. Il sert ensuite sans interruption durant les dernières campagnes de l’Empire. Il se rallie à Napoléon pendant les Cent-Jours mais la maladie l’empêche de prendre part à la bataille de Waterloo. Alors qu’il accompagne Louis-Philippe à une revue militaire, il est tué dans un attentat dirigé contre le roi.

Le maréchal Louis Nicolas Davout, duc d’Auerstaedt et prince d’Eckmühl
Louis Nicolas d’Avout, qui se fera ensuite appeler Davout, (1770-1823) sera élevé à la dignité de maréchal d’Empire en 1804. Issu d’une famille de petite noblesse, il embrasse les idées révolutionnaires et devient chef de bataillon dès1791. Il participe à la campagne d’Egypte et est promu général de division en 1800.
Davout joue un rôle majeur dans les guerres napoléoniennes notamment à Austerlitz en 1805. Il dirige le Ier corps d’armée pendant la campagne de Russie. Après la retraite des troupes françaises, Davout s’enferme dans Hambourg et parvient à résister aux attaques des armées alliées. Il se rallie à Napoléon pendant les Cent-Jours qui le nomme ministre de la Guerre. Après la défaite de Waterloo, il se retire dans ses terres. Considéré comme le meilleur des généraux de Napoléon, Davout est le seul maréchal de l’Empire à être resté invaincu au cours de sa carrière militaire.
L’urbanisation de la zone
Les besoins de logements étaient considérables après la guerre de 1914 et on abandonne l’idée d’une ceinture verte pour construire sur la zone non-aedificandi des « habitations à bon marché » (HBM).
On construit des immeubles en briques rouge, généralement de six étages, qui sont mis à la disposition des foyers modestes de la capitale. 40 000 logements HBM sont construits entre 1921 et 1939 à l’emplacement de l’enceinte. On utilise aussi cette zone pour y créer des équipements publics, en particulier des terrains de sport et des casernes.
Le boulevard périphérique
Bernard Lafay, président du conseil municipal de Paris, propose en 1954 un projet général de circulation comprenant une rocade intérieure intra-muros, une rocade périphérique et une autoroute à quatre voies traversant Paris. Nous sommes à l’époque de la voiture reine. Le comblement du canal Saint-Martin, pour faire un axe routier, ne se fera heureusement pas, mais en décembre 1954 la décision est prise de réaliser un premier tronçon d’une rocade routière, appelée boulevard périphérique. Les travaux commencent en 1956 et le dernier tronçon est inaugurée en 1973.
De nouveaux projets
La mairie de Paris envisage de revenir, très modestement, à l’idée qu’avait eu Adolphe Alphand en 1880 de faire une ceinture verte sur les terrains de l’enceinte de Thiers. On ne toucherait pas aux immeubles construits, mais on supprimerait l’une des voies du périphérique en la réservant aux bus, taxis et autres transports en commun et on plantera environ 50 000 arbres sur le terre-plein central, les bretelles et partout où cela est possible.
On est très loin des ambitions d’hier, les discussions sont animées entre la ville qui veut construire des logements sociaux et des bureaux sur une partie des terrains disponibles et les écologistes qui refusent toute nouvelle construction.
Le projet de l’aménagement de la porte de Montreuil en est un exemple.
La mairie a un projet comprenant huit immeubles en bordure de la zone avec, entre autres, des bureaux et un hôtel ; les écologistes présentent un contre-projet sans construction nouvelle.
Des discussions difficiles sont en cours, mais en tout état de cause la ceinture verte rêvée par Alphand ne verra jamais le jour.

AHAV PARIS (ASSOCIATION D'HISTOIRE ET D'ARCHÉOLOGIE DU XXème ARRONDISSEMENT)