Eugène Belgrand et l’Est parisien

Eugène Belgrand et l’Est parisien

par Philippe Dubuc de l’AHAV

Notre arrondissement est traversé par la rue Belgrand allant de la porte de Bagnolet à la place Gambetta. Ce nom lui a été donné en l’honneur d’un ingénieur qui, au même titre que le baron Haussmann, mais d’une manière moins visible, a transformé Paris.

Eugène Belgrand

Eugène Belgrand Paris

Eugène Belgrand est né en 1810 à Champigny-sur-Ource; élève très brillant, il entre à Polytechnique à 19 ans puis à l’Ecole des Ponts et Chaussées.

Il est affecté dans le Puy-de-Dôme, ensuite à Avallon où il s’intéresse beaucoup à toutes les questions hydrologiques. En 1846, il publie une étude remarquée sur la partie supérieure du bassin de la Seine.

En 1854, Eugène Belgrand prend la direction du Service des Eaux et des Egouts de Paris et entreprend des travaux importants, lesquels vont considérablement améliorer la vie des Parisiens. En 1871, il devient membre de l’Académie des Sciences. Il poursuivra ses recherches sur le régime des eaux jusqu’à sa mort en 1878. Il est l’un des savants dont le nom est inscrit sur le premier étage de la tour Eiffel, sur la face tournée vers notre arrondissement.

L’eau potable à Paris

Compte tenu de l’explosion démographique et d’une hygiène inexistante, la question de l’eau potable à Paris était devenue prioritaire. En 1850, Paris ne comptait que 217 bornes fontaines et le Parisien disposait seulement d’une eau de mauvaise qualité. Les sources utilisées avaient peu de débit : celles de Belleville, qui avaient alimenté Paris depuis le Moyen Âge, n’étaient plus utilisées, et les puits artésiens ne donnaient qu’un faible volume d’eau.

Les porteurs d’eau à Paris

Les porteurs d’eau à Paris

 

L’eau en quantité insuffisante provenait, du canal de l’Ourcq construit par Napoléon en 1802, de pompages dans la Seine et la Marne et de puits. Soixante égouts se déversaient dans la Seine et en polluaient l’eau. L’eau provenant des puits était polluée par les boues des rues et les fuites des fosses d’aisance.

Les épidémies de choléra étaient fréquentes et meurtrières. En 1853, une nouvelle épidémie provoqua 9.000 morts à Paris. En 1853, à la veille de la nomination du Baron Hausmann à la Préfecture de la Seine, Paris ne disposait que de 110 litres d’une eau insalubre par habitant.

Les égouts étaient peu nombreux et n’évacuaient que les eaux pluviales, alors que les eaux vannes étaient recueillies dans des fosses d’aisance bâties sous les maisons ou dans les cours des immeubles ; quand une fosse était pleine, le propriétaire faisait appel à une entreprise qui se chargeait de vidanger la fosse. Son contenu était ensuite transformé par des entreprises spécialisées en engrais et commercialisé auprès des agriculteurs.

Le réseau d’eau potable

Le 12 janvier 1855, le conseil municipal adoptait la proposition de Belgrand d’alimenter en eau Paris par deux réseaux : le service public ou de la voirie pour les fontaines, les bouches d’incendie et les eaux d’arrosage et le service privé pour les particuliers. Le premier devait être alimenté par de l’eau non potable pompée dans les fleuves ou le canal de l’Ourcq, pour le second l’eau devait venir de sources situées en région parisienne.

Après de nombreuses études, deux projets furent retenus : la Vanne et la Dhuis. La Vanne permettait d’amener l’eau à une hauteur de 80 m dans un réservoir situé à Montsouris, ce qui était insuffisant pour certains quartiers de la rive droite.

La Ville acquit aussi la source de la Dhuis en 1859. On construisit aussi une station d’épuration destinée à filtrer l’eau et à la rendre moins calcaire. Un aqueduc amena les eaux à Paris par 100 km de tranchées, 12 km de souterrains et 16 km de ponts et de siphons. La Dhuis permettait une arrivée à 108 mètres à Ménilmontant, ce qui restait insuffisant pour Belleville et Montmartre.

On décida donc de la création de 3 services : le « service bas » assuré par le réservoir de Montsouris, le « service moyen » assuré par le réservoir de Ménilmontant et le « service haut » assuré par deux réservoirs surélevés situés à Ménilmontant et à Montmartre.

Les réservoirs de Ménilmontant, Belleville et Charonne

Le réservoir de Ménilmontant fut construit entre les rues St-Fargeau, du Chemin neuf, de Ménilmontant et de Darcy et fut achevé en 1869. La capacité du réservoir était de deux jours et demi du débit des sources, soit 94 000 m3.

Le réservoir avait deux étages : le niveau supérieur contenait les eaux de la Dhuis et de la source de St Maur pour le « service privé » et les deux réservoirs inférieurs des eaux pompées dans la Marne pour le « service public ». Tous les plafonds sont voûtés et le réservoir recouvert de 40 cm de terre était engazonné pour être à l’abri des conditions atmosphériques.

Deux réservoirs auxiliaires furent établis pour desservir les points hauts.

Celui de Belleville fut construit en 1867, rue du Télégraphe, derrière le cimetière. Le réservoir enterré de 6 400 m3 fut complété en 1919 par les deux châteaux d’eau que l’on voit toujours.

On construisit aussi le réservoir de Charonne, situé rue Stendhal, d’une superficie de 6 200 m2, lequel est l’un des cinq réservoirs de la Ville de Paris pour le stockage de l’eau non potable. La « ferme de Charonne » s’est installée depuis 2020 sur la couverture du réservoir.

Le réservoir de Belleville

Le réservoir de Belleville

 

Les égouts

La réalisation d’un système d’égouts hygiénique et efficace était d’une absolue nécessité pour la modernisation de Paris. Eugène Belgrand fut chargé de ce projet par Haussmann.

Il s’inspira de la « Cloaca Maxima », le grand égout de Rome qui recueillait les eaux de pluie et les eaux usés de la ville et les conduisait dans le Tibre. La largeur de cet ouvrage, dont le début des travaux remonte à environ 600 ans avant J-C, allait de 2 mètres pour les passages les plus étroits à 4,50 mètres près de l’embouchure.

Le réseau d’égouts, conçu par Belgrand, est un réseau unitaire, c’est-à-dire que les eaux pluviales et eaux usées sont évacuées ensemble dans les mêmes canalisations.

Le réseau d'égouts, conçu par Belgrand

Il comprend :

– un branchement à chaque immeuble

– un réseau d’égouts primaires de 1,30 m de large sous chaque rue

– des collecteurs de 3 m de large avec une cunette (canal d’évacuation) de 1,20 m de largeur.

– trois grands collecteurs situés sous les avenues recueillaient l’eau des petits collecteurs de 5 à 6 mètres de large avec une cunette de 3,50 m. Ils ne se déversent pas dans la Seine à Paris mais en aval à Clichy.

La très grande majorité du réseau fonctionnait sans l’aide de pompes par gravité. L’écoulement se faisait donc des hauteurs vers les collecteurs

La Bièvre qui servait d’égout principal de la rive gauche jusqu’à 1850 est également détournée dans un grand collecteur.

Une avancée décisive pour l’hygiène de la ville sera faite par Eugène Poubelle qui, en 1894, fit passer un arrêté obligeant les propriétaires à raccorder leurs immeubles au réseau d’égout et à payer les frais d’exploitation afférents à la collecte de leurs eaux usées. Le tout-à-l’égout supprimait les fosses avec leurs vidanges périodiques et l’insalubrité qui en résultait.

A la mort de Belgrand en 1878, Alphand, surtout connu comme le créateur des parcs et jardins de la ville, continuera les travaux en cours et développera la production d’eau potable, laquelle, pour donner suite à l’essor démographique, était devenue insuffisante.

Les travaux après 1878

A partir de 1878, Alphand réalise les travaux projetés à la mort de son prédécesseur et fait construire plusieurs usines d’eau potable et de nouveaux aqueducs.

La pollution de la Seine par le déversement des collecteurs a nécessité de mettre en place un système de décantation (premiers bassins en 1878 à Clichy) et d’épandage (d’abord à Asnières et Gennevilliers). À partir de 1895, les collecteurs sont prolongés jusqu’à des champs d’épandage à Achères.

En 1853, Paris avait 143 km d’égout et environ 500 km à la mort d’Eugène Belgrand. Nous devons beaucoup à ce grand ingénieur.

Janvier 2022

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