par Philippe Dubuc de l’AHAV

Le château de Ménilmontant situé sur la colline de Belleville, fut démoli au 19e siècle et son parc loti. Il ne reste rien de ce magnifique parc, si ce n’est une centaine d’arbres au cimetière de Belleville. A côté de l’entrée du cimetière, une plaque commémorative nous rappelle que fut construit à cet endroit le premier télégraphe optique par un Français, le physicien Claude Chappe.
De tout temps, les hommes, en particulier les militaires, ont cherché à communiquer le plus rapidement possible. On raconte que Philippidès, un messager grec, aurait couru les 42 km qui séparent Marathon et Athènes, pour annoncer la victoire contre les Perses à l’issue de la bataille de Marathon, lors de la première guerre médique. Il fallait près de trois jours, en épuisant plusieurs chevaux, pour aller de Paris à Strasbourg pour communiquer un message. Certains peuples allumaient des feux en haut des montagnes pour transmettre des nouvelles, d’autre utilisaient le tam-tam, mais tout cela ne permettait pas d’envoyer des messages sur de longues distances.
Un grand inventeur Claude Chappe
Pendant la Révolution française de 1789, Claude Chappe inventa un moyen de communication moderne qui fut utilisé pendant plus de 50 ans et permettait la délivrance des messages sur une grande distance à une vitesse alors inconnue. Il ne faut pas le confondre avec son contemporain, le grand chimiste Jean-Antoine Chaptal.
Né dans la Sarthe en 1763, Claude Chappe est le second d’une famille de 7 enfants, dont 5 garçons. Ses frères, qui resteront très proches de lui tout au long de sa vie, auront une passion commune : les sciences physiques.
Après ses études, Claude Chappe part s’installer à Paris pour y ouvrir un cabinet de physique. La Révolution française l’oblige à retourner dans sa famille. Dans sa jeunesse, il avait inventé un procédé pour communiquer avec ses frères ; Chappe et ses frères décident alors d’inventer une machine qui permettrait de transmettre des informations à distance. Après avoir essayé plusieurs solutions, Chappe opte finalement pour la transmission de signes optiques avec observation à la lunette. En 1790 le projet visant à « mettre le gouvernement à même de transmettre ses ordres à une grande distance dans le moins de temps possible » est au point. Ce sera le télégraphe aérien ou optique qu’il expérimente avec succès entre deux villages.
Le principe est assez simple. Sur des points situés en altitude pour être visibles à la lunette, c’est-à-dire à une distance d’environ 15 kilomètres, Chappe installe un poteau en forme d’échelle, avec à son sommet 3 bras commandés par des cordes et poulies. Selon l’orientation des bras on peut distinguer à la lunette des formes géométriques différentes. Chaque forme correspond à un mot ou à une phrase.

Claude Chappe
Le télégraphe optique de Belleville
Claude Chappe débarque à Paris en 1791 et présente son invention. Au début il n’a pas beaucoup de succès, mais les militaires qui veulent communiquer le plus rapidement possible sont très intéressés. Chappe et les commissaires qui le soutiennent tentent d’obtenir l’adhésion du pouvoir politique, afin de généraliser l’usage du télégraphe. Le 22 mars 1792, Chappe soumet une pétition à l’Assemblée législative, dans laquelle il décrit son invention comme « un moyen certain d’établir une correspondance telle que le corps législatif puisse faire parvenir ses ordres à nos frontières et en recevoir la réponse pendant la durée d’une même séance ».
En septembre 1792, il construit un télégraphe sur le point le plus haut de Paris : le Parc du château de Ménilmontant qui est situé sur la colline de Belleville. Une partie du parc n’avait pas encore été lotie et était un endroit idéal pour construire le premier télégraphe optique. On a souvent discuté quel était le point le plus haut de Paris : Montmartre ou Belleville ? En réalité les deux lieux sont à la même altitude de 128,50 m.
Le 4 août 1793, le Comité de salut public ordonne la mise en place de la ligne Paris-Lille pour des raisons stratégiques (établir une liaison rapide entre le Comité de salut public et l’armée du nord).
Le 30 août 1794, la première dépêche annonçant la prise de Condé-sur-Escaut : «Condé être restitué à République, reddition ce matin 6 heures », est transmise grâce au télégraphe.
Le succès du télégraphe ira en grandissant, mais Chappe ne le verra pas car il se suicide le 23 janvier 1805 en se jetant dans un puits dans le jardin de son hôtel. Il aurait été atteint d’une maladie incurable. Il est inhumé au cimetière de Vaugirard, puis ses restes sont transférés dans le cimetière du Père-Lachaise. Ses frères continueront ses travaux.

La tour Chappe
Les tours Chappe (ou télégraphes de Chappe) avaient la forme d’une tour carrée, ronde, ou pyramidale. Chaque tour était surmontée d’un mât de 7 mètres de haut muni d’un bras principal appelé « régulateur» de 4,60 m de longueur pivotant et de deux ailes articulées appelées « indicateurs » de 2 m de longueur. Un indicateur pouvait prendre 7 positions par rapport au régulateur, ce dernier pouvant en prendre 2, ce qui permettait d’avoir un vocabulaire de plus de plusieurs milliers de mots.
On trouvait la salle de travail à l’étage, où le responsable que l’on appelait le « stationnaire » observait les tours voisines et actionnait le système de manœuvre du signal. Le mécanisme comportait en outre des contrepoids, un système de transmission par câbles et poulies et, dans la salle de travail, un système de manœuvre.
Deux stationnaires étaient affectés à une tour, ils relayaient les messages observés à la lunette en actionnant le mécanisme de la tour en consignant les signaux transmis dans un registre. Un livre donne la signification de chacune des formes géométriques.
A partir de 1795, de nombreux télégraphes sont installées en France qui se couvre du premier réseau de télécommunication moderne. Des lignes s’ouvrent entre toutes les grandes villes, et Napoléon les utilise largement. D’abord réservé aux messages de l’État, le réseau s’ouvre en 1824 aux informations de nature commerciale.
En 1840, la France comptera plus de 530 stations desservant 29 villes ! Les gros inconvénients du système étaient que le télégraphe ne pouvait fonctionner ni la nuit ni par mauvaise visibilité et qu’il mobilisait beaucoup d’opérateurs (deux tous les 15 kilomètres environ).
La première cyberattaque de l’histoire
Deux frères avaient une société de placement et jouaient à la hausse et à la baisse sur les valeurs échangées à la Bourse de Bordeaux. En bons spéculateurs, ils avaient compris très vite l’intérêt d’avoir un coup d’avance sur leurs concurrents, ce qui supposait de recevoir avant eux les informations venues de la Bourse de Paris, déterminantes pour acheter ou vendre avant que le marché bordelais ne s’aligne sur celui de la capitale.
Pour cela, ils vont corrompre certains des fonctionnaires chargés de faire fonctionner le télégraphe de manière à transmettre des messages codés qui leur donneront des informations importantes avant leurs concurrents. Ils furent finalement arrêtés mais pas condamnés. La leçon de cette histoire est toujours d’actualité ; l’homme est le point faible en matière de sécurité.
La fin du télégraphe optique
Le télégraphe ne survécut pas au développement de l’électricité qui remplaça les sémaphores de Chappe par des transmissions électriques. En 1845, la première ligne de télégraphe électrique fut installée en France entre Paris et Rouen. Ce fut la fin du télégraphe optique qui sera définitivement abandonné en 1855.
Le télégraphe optique aujourd’hui
Il reste de cette aventure quelques tours Chappe en province, le nom d’une rue à Paris, la rue du Télégraphe où a été construit le premier télégraphe, le nom d’une station de métro et la tombe de l’inventeur, surmontée de son télégraphe à bras mobiles, visible au cimetière du Père-Lachaise section 29.
Avril 2019
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