L’histoire du crématorium-columbarium du Père-Lachaise
par Philippe Dubuc de l’AHAV

Quand on pénètre dans le cimetière du Père-Lachaise par la rue des Rondeaux on voit un important bâtiment, le crématorium-columbarium du Père-Lachaise. L’édifice est inscrit au titre des monuments historiques depuis 1995. L’histoire de ce bâtiment fut longue et mouvementée.
Un peu d’histoire
La plupart des peuples ont pratiqué la crémation conjointement avec l’inhumation.
In Indes, la crémation est une tradition religieuse pratiquée par les Hindouistes qui considèrent la mort comme un passage. La transmigration de l’âme ne peut se faire qu’à la suite d’un rituel bien précis dont le bûcher est le point central. Les cendres sont ensuite recueillies puis jetées dans le Gange.
La culture chinoise préfère l’inhumation à la crémation du défunt. En effet, la crémation aurait pour impact de détruire avec l’âme du proche décédé le lien qui unit les membres de la famille au défunt.
Les Japonais pratiquent généralement la crémation, comme le faisaient les Aztèques en Amérique du Sud, quand les Mayas enterraient leurs morts.
Chez les Romains, les riches se faisaient en principe incinérer, tandis que les plus pauvres et les esclaves étaient souvent inhumés dans des fosses communes.
Certaines religions l’ont interdite. La crémation étant uniquement un acte de justice divine, elle est interdite par le judaïsme. La crémation n’est pas tolérée par l’Islam et par L’Eglise orthodoxe. Un fidèle orthodoxe voulant être incinéré ne peut pas recevoir d’obsèques religieuses.
En Europe, l’inhumation des corps s’impose progressivement, même si la crémation et l’inhumation cohabitent pendant les premiers siècles du christianisme. Le Christ ayant été inhumé, la crémation est condamnée par l’Église catholique, et Charlemagne l’interdit en 789 dans son Empire. Cette interdiction durera jusqu’au 20e siècle. Le décret du 19 mai 1886 de la Congrégation Suprême du Saint Office refuse les funérailles religieuses à celui qui demande la crémation.
Le Concile Vatican II a entrainé une évolution et l’Eglise catholique tolère la crémation depuis le décret « De cadaverum crematione » du 5 juillet 1963 mais la déconseille, car l’Église « a toujours voulu encourager la pieuse et constante coutume d’ensevelir les corps des fidèles ». Plus récemment, l’instruction « Pour ressusciter avec le Christ », du 15 août 2016, précise que les cendres « doivent être conservées normalement dans un lieu sacré, à savoir le cimetière ou, le cas échéant, une église ».
Cette tolérance n’est pas acceptée par les catholiques traditionalistes qui considèrent l’acte de crémation comme un grave péché.
Les protestants ne voient aucune objection à la crémation.
Le combat pour le droit à la crémation
Au moment de l’étude de l’aménagement, par Alexandre Théodore Brongniart (1739-1813), du « cimetière de l’Est » devenu le « cimetière du Père-Lachaise », il avait été envisagé d’édifier une pyramide sur l’esplanade centrale, face à l’ancienne maison de repos des jésuites où l’abbé de La Chaise, confesseur de Louis XIV, avait fini ses jours. Cet édifice, d’une taille considérable, aurait servi de crématorium. Il avait pour modèle la pyramide de Caïus Sextius à Rome. Ce projet souleva une très forte opposition de l’église Catholique et fut abandonné.
Pendant la 3ème République, en 1880, une « Société pour la propagation de la crémation » fut créée en France. Elle comprenait 420 membres dont des noms illustres comme Léon Gambetta – Casimir Périer – Ferdinand de Lesseps – Victor Schoelcher – et bien d’autres. Après des débats houleux, la loi disposant que « Tout majeur ou mineur émancipé, en état de tester, peut déterminer librement les conditions de ses funérailles, notamment en ce qui concerne le caractère civil ou religieux à leur donner et le mode de sa sépulture » fut adoptée le 29 octobre 1887.
La première crémation, celle d’un enfant, eu lieu au Père Lachaise le 30 janvier 1889. Depuis, la crémation se répand rapidement par le monde ; elle est très pratiquée dans certains pays par exemple au Japon (99,8 % des décès) et en Suisse (89 %). Selon les dernières enquêtes plus de la moitié des Français préfèrent maintenant la crémation à l’inhumation.
Le crématorium
En 1883, le Conseil municipal de Paris demande à l’architecte Jean Camille Formigé d’édifier un crématorium, lequel, dans ses débuts, ne devait être utilisé que pour des restes humains provenant des hôpitaux. Le projet fut de nombreuses fois modifié et la construction de l’édifice durera 20 ans (de 1887 à 1908). Jean Camille Formigé a réalisé pour la Ville de Paris plusieurs squares dont le grand square de la Basilique du Sacré-Cœur, ainsi que, entre autres, en 1889, un magnifique bâtiment pour l’exposition universelle « le Palais des Beaux-Arts et des Arts-libéraux ». En 1885, il sera nommé architecte des promenades et plantations de la ville de Paris.
Nous sommes à cette époque en plein dans le combat pour la laïcité, et ce bâtiment aurait pu ne pas ressembler à un édifice religieux, mais, volontairement ou pas, l’architecte a conçu un bâtiment ayant la forme architecturale d’une église byzantine, comme si le poids de la tradition était trop fort pour échapper à l’architecture religieuse traditionnelle.
La chapelle, composée d’une nef centrale, flanquée de deux bas-côtés, est construite en appareil polychrome constitué de pierres blanches et noires disposées successivement en bandes horizontales. De la terrasse émerge la coupole principale, vaste dôme de briques et de grès posé sur un cylindre percé de huit baies cintrées.
Sur cette terrasse s’élèvent également les cheminées correspondant aux crématoires et deux braseros lesquels ont disparu, ainsi que de trois petites demi-coupoles. Le dôme principal est décoré de vitraux de Carl Mauméjean posés dans les années 1920. Des panneaux de mosaïques de Carl Mauméjean font également partie du décor intérieur.
Un second crématorium parisien devrait être construit dans le 19e arrondissement de Paris, square Forceval, et ouvrir fin 2023.
Le columbarium
Le 17 avril 1890, le Conseil municipal autorise la construction d’un columbarium de 304 cases placé le long du mur d’enceinte du cimetière qui se trouve rue des Rondeaux. Il est rapidement insuffisant et l’architecte Jean Camille Formigé et son fils conçoivent des bâtiments en forme d’équerre entourant le crématorium sur quatre faces, ainsi qu’un ouvrage en sous-sol. Il comprenait à l’origine 600 cases et en possède maintenant plus de 40 000.

Les cendres funéraires dans la législation française
Pendant des siècles, la mort d’un proche et le deuil faisaient l’objet d’un rituel parfois très strict. Par exemple pendant le « grand deuil » qui durait un an, une veuve ne devait porter que des vêtements noirs, ne pas porter de bijoux ni accepter des invitations. Tout cela a disparu, et les cérémonies sont souvent réduites au minimum. Maintenant, il est fréquent, qu’après une brève cérémonie, les cendres soient déposées dans un jardin du souvenir. On a malheureusement constaté des dérives, comme des urnes, comprenant encore les cendres, retrouvées dans des brocantes ou des décharges.
C’est l’une des raisons pour laquelle la loi du 19 décembre 2008 a instauré un régime juridique des cendres funéraires. Elles disposent désormais de la même protection juridique que celle d’un corps inhumé et doivent « être traitées avec respect, dignité et décence » (art. 16-1-1 du code civil). On ne peut plus les partager entre les membres d’une famille. Les cendres funéraires peuvent être conservées dans une urne qui pourra être soit inhumée dans une sépulture, soit déposée dans une case de columbarium, soit scellée sur un monument funéraire. La dispersion en pleine nature ou dans un jardin du souvenir est autorisée.
Pour en savoir plus : Le Père-Lachaise au 19e siècle – Bulletin 67 de l’AHAV
Novembre 2021
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