Les châteaux du 20e arrondissement
par Philippe Dubuc de l’AHAV
Il y a plus de deux siècles, Jean-Jacques Rousseau écrivait dans les « Rêveries d’un promeneur solitaire » :
Le jeudi en 1776, je suivis après le diner les boulevards jusqu’à la rue du Chemin Vert, par laquelle je gagnais les hauteurs de Ménilmontant, et de là, prenant les sentiers à travers les vignes et les prairies, je traversais jusqu’à Charonne le riant paysage qui sépare ces deux villages.
Quatre châteaux et leurs parcs ponctuaient cette charmante campagne qui allait devenir le XXe arrondissement ; ce sont « le château de Ménilmontant », « le château de Charonne », le « château des Brières » et, le plus beau de tous, « le château de Bagnolet ».
Le château des Brières, appelé aussi « le château des Bruyères » se trouvait contigu au parc du château de Ménilmontant, mais sur le territoire des Lilas, il fut démoli à la fin du XVIIIe siècle.
Le château de Ménilmontant
Le château de Ménilmontant, également appelé château de Saint-Fargeau, fut construit au XVIIIe siècle par Michel Le Peletier de Souzy au-dessus du hameau de Ménilmontant à Belleville (dans l’actuel quartier Saint-Fargeau).
Son entrée principale était située à l’actuel 128, rue Pelleport. On l’appelait aussi « le retrait Pompadour » car, sous Louis XIV, la marquise de Pompadour en était propriétaire et aimait y séjourner.
Le parc était immense, avec des jardins « à la française », traversés par de grandes allées lesquelles, après le démantèlement du domaine, deviendront les rues Haxo, du Télégraphe, du Borrégo et de Saint-Fargeau.
Louis-Michel Le Peletier de Saint-Fargeau vendit la partie nord du parc à la fin du XVIIIe siècle. Sa fille en vendit encore une autre partie au début du XIXe siècle, puis le château sera totalement démoli.
En 1808, on créa le cimetière de Belleville sur une petite partie de l’ancien parc du château.
Le château de Bagnolet
Vers 1600, ce n’était qu’un simple hôtel seigneurial, construit par Étienne Regnault. Anne de Montafié, comtesse de Soissons le fit agrandir et embellir en 1639. Le domaine fut ensuite acquis en 1700 par le fermier général François Le Juge, qui agrandit le parc et « pose la première pierre du gros pavillon, en haut du jardin, à main droite ». La résidence devint alors le château de Bagnolet.

En 1711, son propriétaire sera Louis Chevalier, secrétaire du Roi. Après sa mort, sa veuve vendit à la maison d’Orléans, la seigneurie, le domaine et le château.
En 1719, Françoise-Marie de Bourbon, duchesse d’Orléans acquit le domaine : elle était l’épouse du duc d’Orléans, alors régent de France pendant la minorité de Louis XV. Elle en fit sa résidence favorite le faisant agrandir et embellir : « Le château est augmenté d’un péristyle à colonnes en face l’entrée, de deux ailes, à droite et à gauche, dans l’une desquelles sont la salle de garde, la grande antichambre ensuite, la salle à manger en ovale et petite pièce à côté, dans l’autre, un appartement composé d’une antichambre, chambre à coucher, cabinet et chapelle ». Le duc d’Orléans fera aménager un théâtre dans le château.

Portrait de la duchesse d’Orléans (1677-1749)
par Jean-François de Troy en 1692
Le parc fut redessiné par Claude Desgos, petit-neveu d’André Le Nôtre. « Les jardins se composent d’un grand parterre renforcé en boulingrin, entouré de marronniers et terminé par un bassin avec gerbe d’eau ; de chaque côté, de grandes allées avec palissades, boulingrins et bouillons d’eau. Plus loin un bois avec allées en étoile, ruisseau, cascade, labyrinthe et terrasse avec vue sur Vincennes et les environs. Au fond du parc, sur la droite, un belvédère galant : l’Ermitage ».
Ce parc comprenait une grande partie du sud de ce qu’est devenu le 20e arrondissement. Il couvrait 200 arpents en 1759, soit 70 hectares. Le château lui-même se trouvait sur le territoire de Bagnolet, à la hauteur du périphérique. Pour s’y rendre directement de Paris, en contournant le village de Charonne, la duchesse d’Orléans avait fait ouvrir à travers les vignes, vers 1720, une traverse, c’est-à-dire une avenue plantée d’ormes, dite « avenue Madame », correspondant de nos jours à la rue des Orteaux.
Le château fut progressivement détruit à partir de 1771.
Le pavillon de l’Ermitage
Le pavillon de l’Ermitage est le seul vestige qui subsiste du château de Bagnolet. C’est la dernière folie parisienne encore debout, de style Régence.

Le pavillon de l’Ermitage
Il se trouve dans le jardin de l’Hospice-Debrousse, au no 148 de la rue de Bagnolet, à l’angle de la rue des Balkans, qui marquait la limite ouest du parc du château. Le pavillon doit son nom à son décor intérieur orné peintures murales représentant des ermites en méditation. Non chauffé, le bâtiment n’était qu’un pavillon d’agrément utilisé l’été.
Après bien des péripéties, il fut vendu en 1887 à l’Assistance publique et ne fut heureusement pas démoli. Un hospice de vieillards fut fondé sur une partie du parc du château, il porte le nom d’ « hospice Alquier-Debrousse » et est toujours en activité.
Le château de Charonne
Il y avait probablement un donjon, dont il ne resterait rien, à l’emplacement du château. Le plan du château nous est mal connu. Il s’élevait à flanc de coteau, puisque le premier étage de la façade était le rez-de-chaussée de la façade ouest, et situé perpendiculairement à la rue de Bagnolet, à l’emplacement du numéro 109. C’était un bâtiment de onze croisées sur trois étages. Il se composait de plusieurs corps de logis distribués de façon dissymétrique autour d’une grande cour.
Les dépendances, situées le long de la rue et autour de la basse-cour, comprenaient prison, cachots, colombier, laiterie, orangerie et auditoire de la seigneurie. Le parc du château couronnait la montagne de Charonne et faisait environ 50 arpents, soit environ 17 hectares ; il fut ensuite réduit à 9 hectares.
Le parc était situé à l’arrière du château. A l’endroit le plus élevé, on trouvait une belle terrasse et un belvédère planté de tilleuls. Une avenue de grands marronniers partait de la façade, à son emplacement se trouve maintenant le chemin du parc de Charonne qui longe l’actuel cimetière de Charonne.
Le château était apprécié et eut de nombreux illustres visiteurs.
Le parc fut loti en 1798 et le château démoli au début du XIX siècle, probablement en plusieurs fois : en 1857 il n’était plus.
Autres bâtiments de prestige
La Folie Regnault, construite au XIVe siècle par un épicier parisien, Regnault de Wandonne, fut acquise par les Jésuites au milieu du XVIIe. Ils y établirent une maison de repos qui fut habitée par le père La Chaise, confesseur de Louis XIV.
Vendu par les Jésuites en 1763, le domaine fut acquis par la ville de Paris en 1804 et transformé en cimetière du Père-Lachaise.

Vue de la maison du R.P. de la Chaise à Ménilmontant par Israël Silvestre en 1680.
Plus petit que les propriétés ci-dessus, le pavillon Carré de Baudouin (angle rue de Ménilmontant et rue des Pyrénées) est une « folie » construite au XVIIIe siècle comme lieu de plaisir et de villégiature.
Nicolas Carré de Baudouin en hérita en 1770, et demanda qu’il y fut adjointe une façade palladienne en péristyle, avec quatre colonnes de style ionique, qui existe toujours.
Que reste-t-il ?
Il ne reste rien, ou presque rien de ces belles demeures. Une partie du parc du château de Ménilmontant a été utilisée pour faire le cimetière de Belleville.
On dit que certains arbres du cimetière dateraient de l’époque du château.
Du château de Bagnolet reste le pavillon de l’Ermitage et une toute petite partie du parc.
Il ne reste rien du Château de Charonne ; on aurait trouvé certaines pierres de ses fondations en construisant les immeubles situés entre l’église St Germain et la petite ceinture.
Le pavillon Carré de Baudoin a, grâce à l’action des habitants et de l’AHAV, échappé aux promoteurs.
Tout cela est un peu triste, car ces superbes parcs auraient embelli un arrondissement manquant de verdure et des œuvres architecturales de qualité, je pense en particulier au magnifique château de Bagnolet, ont pour toujours disparu.

Châteaux et folies de l’Est parisien vers 1750
Juin 2020
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