Le territoire de Charonne des origines à 1800
par Philippe Dubuc

L’histoire de Charonne commence par une énigme, car personne ne connaît l’origine de ce nom. Certains disent que le nom viendrait du mot latin « corona » qui signifie « couronne », mais rien n’est certain.
Saint Germain venant d’Auxerre ou de Sens aurait rencontré et béni à Charonne, vers l’an 430, une fillette âgée de 6 ans qui deviendra sainte Geneviève la patronne de Paris. Un oratoire, qui allait devenir l’église Saint-Germain de Charonne, fut élevé au lieu de cette rencontre. On ne saura jamais si cette rencontre est une légende mais on peut penser qu’un village existait déjà à l’époque gallo-romaine.
Le village de Charonne
Le village de Charonne est implanté sur un coteau à environ 80 m d’altitude. Alors que les villages de plaine, comme les anciens villages de Bercy et de la Villette ont disparu; les villages situés sur des hauteurs comme Montmartre, Belleville et Charonne ont, en partie, subsisté, grâce à leur situation en hauteur. Les anciens habitants de Charonne, que l’on appelait les Charonnais, parlaient de « descendre à Paris ».
Le village de Charonne est orienté sud-ouest, ce qui lui procure un bon ensoleillement; ceci explique l’abondance des vignes et le fait que des maisons bourgeoises s’y soient installées.
Les premiers documents authentiques concernant Charonne datent de la fin du dixième siècle; nous étions sous le règne du roi Robert le Pieux. Quelques années plus tard, le 1er janvier 1008, le roi renonça aux droits qu’il possédait sur le village et sur la seigneurie de Charonne au profit de l’Abbaye de Saint-Magloire. Cette donation fut ensuite confirmée par Louis VII.
Le territoire de Charonne, à l’époque des seigneuries, se composait du Grand-Charonne, ou Charonne proprement dit, et du Petit-Charonne. Une importante enclave du parc du château de Bagnolet se trouvait dans le territoire de Charonne. Le Petit-Charonne était situé sur les deux côtés du chemin de Montreuil. Le Grand-Charonne s’étendait jusqu’à St-Fargeau et le Mont Louis, qui deviendra le cimetière du Père-Lachaise. Le quartier de la Réunion, c’est l’origine de son nom, réunissait le Grand et le Petit Charonne. Le village de Charonne s’est développé à partir du Château de Charonne et de l’église Saint-Germain, autour de la Grande-Rue (actuelle rue de Bagnolet) et d’une rue perpendiculaire, la rue St-Germain, devenue la rue St-Blaise.
Au moins deux moulins ont existé, ils étaient bâtis côte à côte vers le 31 de la rue d’Avron. Les sources étaient nombreuses, il en reste le souvenir grâce au nom de certaines rues comme la rue de la Cour-des-Noues (une noue est un fossé de ruissellement). Des carrières de gypse étaient exploitées. Le village comportait, outre les habitations des vignerons, des maisons de campagne pour les Parisiens recherchant une campagne proche et agréable.
Charonne était situé en dehors de « l’enceinte des fermiers généraux ». A la veille de la Révolution, il y avait environ 600 habitants à Charonne; on trouve sur des documents relatifs aux « cahiers de doléances » pour les États généraux de 1789 l’indication de 156 feux (un feu correspondait à une famille).
Le vin de Charonne
L’activité des paysans du village de Charonne était le maraîchage, pour alimenter Paris en produits frais, et surtout la vigne car on buvait en grande quantité un vin bon marché. Charonne était un village de vignerons, la vigne en 1788 occupait en effet 77% des terres et les jardins maraîchers occupaient 18%. Une vigne a été plantée dans le parc de Belleville pour perpétuer ce souvenir. En 1576, pour limiter le nombre des tavernes dans la capitale, les vins sont soumis à des droits d’octroi pour entrer dans Paris. Les Parisiens franchirent les enceintes de la ville pour boire du vin. Guinguettes et cabarets fleurirent alors à Charonne qui était en dehors de l’enceinte construite par Louis XIII et donc de l’octroi qui était une taxe sur la valeur des marchandises entrant à Paris.
Le vin de Charonne, plus connu pour son bas prix que pour sa qualité, s’appelait « guinguet ». Le guinguet était un vin jeune, aigrelet et légèrement pétillant que l’on boit pour danser la gigue, laquelle est une danse rapide. Il a donné son nom aux guinguettes. La fête communale avait lieu tous les ans, sous l’invocation de saint Germain, le deuxième dimanche d’août.
Le paysage foncier du village de Charonne était constitué de parcelles en lanières plus ou moins étroites et profondes qui correspondaient aux activités de maraîchage et aux vignes, elles étaient perpendiculaires aux chemins d’accès.
On distinguait les maisons de rentiers, comme celles que l’on trouve rue Vitruve, qui étaient en retrait de la rue, des maisons à loyers qui donnaient directement sur la rue. Les vignes se trouvaient sur les coteaux. La situation privilégiée du village de Charonne semble avoir attiré très tôt les notables parisiens désireux d’établir sur son coteau leur résidence de campagne.
Les seigneuries
Les coteaux de Belleville, Ménilmontant et Charonne ainsi que de Bagnolet accueillirent de grandes propriétés qui étaient des seigneuries riches et importantes. Tous ces châteaux furent démolis et les domaines furent lotis, il n’en reste rien à l’exception d’une petite partie du parc du château de Bagnolet et du pavillon de l’Ermitage, situé en bordure de la rue de Bagnolet. Il fut construit en 1734 et, par miracle, a échappé à la destruction.

Le château de Charonne fût probablement construit au 16ème siècle. Il s’élevait à flanc de coteau, à l’emplacement du numéro 109 de la rue de Bagnolet. Il se composait de plusieurs corps de logis distribués de façon dissymétrique autour d’une grande cour. Le parc du château couronnait la montagne de Charonne. Henri IV s’y rendit, le cardinal de Richelieu y fit de longs séjours d’été chez un ami. Louis XIV y séjourna. En 1643, Marguerite de Lorraine, femme du frère de Louis XIII, y établit des Augustines. La seigneurie de Charonne eut ensuite de nombreux propriétaires; un des derniers seigneurs fut Antoine-Pierre de la Mouche. Le parc fut loti en 1798 et le château démoli au début du 19ème siècle.

La justice hier
La seigneurie de Charonne avait le droit de justice, haute (peine capitale), basse et moyenne. La justice se rendait au château où il y avait une salle d’audience, une geôle et une morgue. Le carcan était un collier métallique servant à attacher un condamné en l’exposant à l’infamie d’une humiliation publique, il était situé au centre du village, à l’emplacement de l’actuelle place des Grès. Le gibet était situé en dehors du village, à l’emplacement de l’actuelle rue de la Justice.
La justice était sévère, voici un jugement que les historiens ont retrouvé :
M Milcent, vigneron à Charonne, a été condamné à être attaché au carcan de midi à deux heures portant l’écriteau « voleur de grains dans les champs pendant la nuit ». Ensuite il fut battu et fustigé par l’exécuteur de la haute justice, flétri d’un fer chaud en forme de lettres GAL sur l’épaule droite puis conduit aux galères du roi pour y être détenu et servir le roi pendant trois ans ».
Un autre jugement concerne une truie ayant gravement mordu et tué un bébé. La truite fut condamnée à être tuée, mise en pièces, et les morceaux jetés aux chiens de manière à ce que corps humain on ne puisse manger.
L’Église St-Germain
L’Église St-Germain est un monument unique par son charme d’église de village, elle est entourée de son ancien cimetière. A l’oratoire succéda une église villageoise au 12ème siècle. Elle fut maintes fois transformée puis reconstruite au 18ème siècle à la suite d’un incendie. Pour la petite histoire, la visite de l’Église de St-Germain vaudrait « 40 jours de vrai pardon ». Cela vaut la peine de la visiter.
Le territoire de Charonne était dans le passé une campagne agréable avec des coteaux plantés de vignes. Tout changea à compter du 19ème siècle, mais c’est une autre histoire que l’on vous a racontée dans le précédent numéro.

Janvier 2019
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